COLONIALISME – Avant l’arrivée des Turcs dans la Turquie actuelle, Matthieu d’Édesse (1070-1144) a relaté le conflit kurdo-arabe de 1031. Lorsque le commandant Baye’l fut assiégé, il fit savoir : « Moi et tout le Kurdistan sommes dans une situation désespérée. » L’histoire kurde a été manipulée par les puissances coloniales du XXe siècle. (Hisorien Soran Hamarash)
L’histoire kurde, souvent occultée ou déformée, recèle des traces anciennes d’une identité collective affirmée bien avant l’ère moderne. L’un des premiers témoignages explicites du terme « Kurdistan » et d’une conscience régionale kurde apparaît au XIe siècle dans la Chronique de Matthieu d’Édesse*, un historien arménien écrivant en arménien classique entre 952 et 1136. Ce chroniqueur, moine originaire d’Édesse (aujourd’hui Şanlıurfa en Turquie), décrit les événements du Moyen-Orient médiéval, y compris les conflits entre musulmans, Byzantins, Arméniens et divers groupes ethniques.
En 1031, Matthieu relate un épisode marquant du conflit kurdo-arabe. À cette époque, les émirs arabes, notamment ceux liés à la dynastie des Marwanides ou à Nasir ad-Dawla (Nacer-eddaula), exerçaient une domination sur des régions montagneuses du nord de la Mésopotamie et du sud-est de l’Anatolie, où vivaient de nombreuses tribus kurdes. Le commandant kurde Baye’l (ou Bayal, parfois transcrit différemment selon les traductions), assiégé par des forces arabes supérieures en nombre, exprima son désespoir dans une déclaration rapportée par Matthieu : « Moi et tout le Kurdistan sommes dans une situation désespérée. »
Cette phrase, tirée de la traduction française de la Chronique (notamment dans l’édition Dulaurier ou des versions accessibles en ligne), est significative. Elle atteste que, dès le XIe siècle, le terme « Kurdistan » (Kertasdan en arménien) désignait une entité géopolitique et culturelle reconnue – un ensemble de terres et de peuples kurdes – et non une simple zone vague. Baye’l, en tant que chef militaire kurde, se posait en représentant non seulement de sa propre position, mais de l’ensemble du « Kurdistan », soulignant une solidarité régionale face à la pression arabe. Cet épisode illustre les luttes pour le contrôle territorial dans une période de fragmentation post-abbasside, où les Kurdes, souvent semi-autonomes dans leurs montagnes, résistaient à l’expansion ou à la domination des pouvoirs arabes ou perses.
Ce témoignage précoce contredit les récits nationalistes ultérieurs qui prétendent que l’identité kurde est une invention moderne. Au contraire, il montre une conscience collective déjà présente au Moyen Âge, bien avant les empires ottoman et safavide.
Cependant, l’histoire kurde a subi une manipulation systématique au XXe siècle par les puissances coloniales européennes. Après la Première Guerre mondiale et la chute de l’Empire ottoman, le Traité de Sèvres (1920) prévoyait explicitement la création d’une entité kurde autonome, voire indépendante, dans les régions kurdes de l’ancien empire (articles 62-64). Ce traité, imposé par les Alliés (principalement la Grande-Bretagne et la France), reconnaissait le droit des Kurdes à l’autodétermination, en écho aux promesses faites pendant la guerre pour rallier des soutiens contre les Ottomans.
Mais les réalités géopolitiques changèrent rapidement. Mustafa Kemal Atatürk fonda la République de Turquie sur des bases nationalistes turques, rejetant toute concession territoriale. En 1923, le Traité de Lausanne remplaça Sèvres : il supprima toute référence à une autonomie kurde, redessina les frontières et divisa le Kurdistan historique entre quatre États – Turquie, Irak (sous mandat britannique), Syrie (sous mandat français) et Iran. La Grande-Bretagne et la France, soucieuses de stabiliser leurs mandats et d’accéder aux ressources pétrolières (notamment à Mossoul), priorisèrent la création d’États-nations arabes ou turcs forts, au détriment des minorités comme les Kurdes.
Cette partition coloniale transforma les Kurdes en minorités opprimées dans quatre pays, où leurs langues, cultures et revendications autonomistes furent réprimées. En Turquie, le kémalisme imposa l’assimilation forcée (« Turcs de montagne ») ; en Irak, les révoltes kurdes furent écrasées (y compris avec des armes chimiques sous Saddam Hussein) ; en Syrie, la « ceinture arabe » déplaça des populations kurdes ; en Iran, les soulèvements furent matés. Les puissances coloniales, en traçant des frontières arbitraires, ont ainsi institutionnalisé la division du Kurdistan, rendant impossible toute unification politique et favorisant des décennies de répression et de conflits.
Aujourd’hui, cette manipulation coloniale du XXe siècle continue d’alimenter le « problème kurde » : un peuple de 40 à 50 millions d’habitants, dispersé et privé d’État, dont l’aspiration à l’autonomie ou à la reconnaissance reste entravée par les héritages impériaux et les nationalismes dominants. Le cri de désespoir de Baye’l en 1031 résonne encore comme un rappel que l’histoire kurde est ancienne, continue et marquée par la résistance face aux dominations extérieures.
* Mathieu d’Édesse ou Mattéos Ourhayetsi est un moine-poète, originaire d’Édesse, mais aussi un chroniqueur arménien des Croisades. Sa chronique couvre les années 926-1136.