KURDISTAN – « Tant que le kurde ne sera pas parlé librement dans les rues – tant que l’on ne marchandera pas et ne fera pas de commerce en kurde sur les marchés, tant que les enfants ne seront pas scolarisés dans leur langue maternelle – il disparaîtra du quotidien. Ce danger ne se limite pas à la Turquie : la faiblesse des institutions et le contrôle politique marginalisent progressivement le kurde en Iran et en Syrie également. »
A l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, le psychologue kurde, Jan Ilhan Kizilhan a écrit un article sur la découverte de la langue maternelle dès la période la gestation in utérus. Le voici :
Ziman u Soul – La langue qui respire
Avant même de comprendre le langage, je le ressentais dans mon corps, dans mes sens. Dans le ventre de ma mère, avant même de pouvoir prononcer un mot, j’entendais sa voix. Elle caressait son ventre et laissait échapper des sons étranges, empreints de tristesse et de tendresse. Je ne comprenais pas ce qu’elle disait, mais je sentais qu’elle me parlait.
Le langage n’avait pas de sens pour moi au début. C’était une relation, une mélodie qui coulait à travers mon souffle, mon sang et mon âme.
Je crois que la langue maternelle naît lorsqu’un être humain se sent en sécurité pour la première fois et réalise qu’il n’est pas seul.
Cela a continué après ma naissance. Quand je pleurais, elle chantait. Quand je n’arrivais pas à dormir, elle me berçait avec des mots que je porte encore en moi aujourd’hui. Parfois, quand je ferme les yeux, je les entends, comme un écho lointain ou proche. Dans les moments de peur et de honte, durant ces années d’enfance où j’étais moquée, battue ou menacée, c’est sa main et sa voix dans ma langue maternelle qui m’ont permis de tenir le coup.
On peut apprendre des langues pour fonctionner, pour réussir, pour évoluer dans le monde. Mais une seule langue s’enracine si tôt, si profondément en nous, qu’elle semble faire partie intégrante de notre système nerveux. Cette langue n’est pas simplement apprise. Elle est incarnée.
Affirmer que le langage est plus qu’un outil n’est ni romantique ni exagéré ; c’est une vérité anthropologique. Chaque langue est une manière unique d’organiser, d’interpréter et de se souvenir du monde.
Lorsqu’une langue disparaît, ce n’est pas seulement le vocabulaire qui se perd, mais aussi une perspective. Chaque langue recèle un trésor d’histoires, de traditions orales et d’expériences collectives. Chaque fois qu’une langue se tait, une part de la mémoire humaine s’évanouit avec elle.
Aujourd’hui, environ 7 000 langues sont parlées dans le monde. Nombre d’entre elles disparaîtront dans les prochaines décennies. Non pas dans des explosions ou des gros titres, mais dans le silence.
Je parle plusieurs langues. J’écris des textes universitaires, des romans et des recherches dans des langues qui m’ont ouvert des portes. Chaque langue est un univers, avec sa propre logique et sa propre musicalité. Pourtant, ma langue maternelle demeure différente, plus profonde, car elle n’est pas qu’un simple code. Elle est le premier refuge de mon monde intérieur.
Le langage ne se contente pas de refléter nos sentiments et nos pensées ; il les façonne. Il oriente notre attention. Il structure notre perception. Il encadre la réalité, ouvrant ou fermant des perspectives. Peut-être ne saurons-nous jamais pleinement à quel point le langage influence notre pensée. Mais un point est indéniable : il influence ce que nous voyons, ce dont nous nous souvenons et ce que nous croyons possible.
Les mots et les émotions sont plus étroitement liés qu’on ne le pensait. Lorsque nous traduisons la douleur ou la peur en mots, il se produit bien plus qu’une simple communication. Quelque chose s’apaise. Quelque chose calme. Le langage peut transformer l’anxiété en quelque chose que l’on peut nommer. Les êtres humains souffrent et ils parlent. Peut-être survivent-ils parce qu’ils parlent.
Pourtant, le langage est ambivalent. En nommant nos expériences, nous les figeons aussi. Les mots peuvent libérer comme ils peuvent emprisonner. Celui qui répète sans cesse « Je n’y arriverai pas » se construit une prison intérieure de grammaire. Celui qui dit « Je ne l’ai pas encore appris » ouvre un espace pour l’avenir. Le langage n’est pas magique. Mais il est un espace de possibles.
Dans la poésie kurde, cette idée n’a jamais été abstraite.
Au XVIIe siècle, Ehmede Xani écrivait dans Mem u Zin qu’un peuple sans langue propre est comme un corps sans âme. Pour lui, la langue n’était ni ornement ni folklore. Elle était leur existence. Elle était leur dignité. Elle était le réceptacle par lequel se transmettaient la mémoire, l’amour et la résistance. Quand la douleur ne peut être exprimée, elle se transmet en silence. Quand l’amour n’a pas de langage propre, il perd de sa profondeur.
Ainsi, le langage n’est pas qu’une simple expression des états intérieurs. Il les façonne. Il unit les communautés car il permet de partager la souffrance et d’exprimer l’espoir. Elle crée un monde où nous ne nous contentons pas de fonctionner, mais où nous nous comprenons.
C’est pourquoi la dévalorisation politique d’une langue est si douloureuse. En Turquie, le kurde a été interdit, sanctionné et délégitimé pendant des décennies. Il ne s’agissait pas simplement d’une intervention dans un système de communication, mais d’une intrusion dans des vies, dans l’image de soi, dans des générations. La langue dominante est devenue la langue de la reconnaissance, de la carrière, de la sécurité – celle qui permet d’être pris au sérieux, d’être laissé en paix.
L’assimilation commence rarement par la violence, mais par des avantages.
Aujourd’hui, le kurde est parfois toléré. Pourtant, derrière cette tolérance se cache un danger nouveau, et peut-être même plus grand. Paradoxalement, le kurde est plus menacé que jamais, notamment en Turquie. Non pas principalement par une interdiction ouverte, mais par un confinement symbolique et une marginalisation structurelle.
Le kurde se transforme peu à peu, d’une langue de résistance en une langue folklorique, en une pièce de musée : visible, mais vidée de sa substance. Reconnue comme patrimoine culturel, la langue kurde est pourtant privée d’un usage réel dans la vie quotidienne, au sein des institutions et des structures de pouvoir. On peut chanter et danser en kurde, mais on ne devrait ni gouverner, ni juger, ni bâtir une carrière grâce à elle.
Le turc demeure la langue du pouvoir, de l’administration, de la reconnaissance universitaire et de l’ascension sociale. C’est la langue de ceux qui réussissent, de ceux qui appartiennent à un groupe. Grâce à elle, on s’élève. Grâce à elle, on est protégé.
Le kurde, en revanche, est toléré mais non respecté. Il n’est pas attaqué ouvertement, mais subtilement marginalisé. Non seulement par une répression bruyante, mais aussi par une insignifiance structurelle. Par l’absence d’ancrage institutionnel. Par le message implicite : vous pouvez parler, mais cela ne vous mènera nulle part.
Ainsi, une langue perd peu à peu sa place dans la société.
Et lorsqu’une langue n’a plus sa place, elle perd son avenir.
L’assimilation ne se fait pas toujours bruyamment. Elle peut être silencieuse. Administrative. Bureaucratique. Économiquement rationnelle. Elle opère à travers les systèmes éducatifs, le marché du travail et le prestige. Elle crée une hiérarchie des langues, l’une représentant le capital et l’autre, la sentimentalité.
La répression peut susciter une résistance. Supprimer les structures entraîne l’oubli. Et l’oubli survit à toute interdiction.
Tant que le kurde ne sera pas parlé librement dans les rues – tant que l’on ne marchandera pas et ne fera pas de commerce en kurde sur les marchés, tant que les enfants ne seront pas scolarisés dans leur langue maternelle – il disparaîtra du quotidien. Ce danger ne se limite pas à la Turquie : la faiblesse des institutions et le contrôle politique marginalisent progressivement le kurde en Iran et en Syrie également.
L’indifférence détruit en silence.
Pour un peuple divisé entre quatre États et dispersé au sein d’une vaste diaspora, la langue est plus qu’un marqueur identitaire. C’est le fil conducteur qui rend le « nous » imaginable. Lorsque ce fil se rompt, le sentiment d’identité partagé commence à se fissurer. Sans langue vivante, l’appartenance devient une simple formalité.
Pourtant, notre survie n’a jamais été uniquement politique, elle était culturelle. Poèmes, chansons, récits et romans étaient nos archives. Ce ne sont pas des chars qui ont transporté nos âmes, mais nos voix. Des mélodies dans une langue qu’on ne se contente pas de parler, mais qu’on ressent.
Il existe des mots dans lesquels on ne peut vraiment pleurer que dans sa propre langue.
Et des mots de pardon qui n’existent que là.
Si nous n’avons pas d’État, la responsabilité de protéger ce qui ne dépend pas des frontières nous incombe d’autant plus. Non par le dogme. Non par la coercition. Mais à travers le quotidien.
Une langue vit dans les conversations avec nos parents, avec nos amis.
Dans l’amour.
Dans les disputes.
Dans les rires.
Dans les chuchotements.
Dans les salles de classe.
Dans la poésie.
Elle vit partout où les gens se rencontrent véritablement en son sein.
Sans une langue que nous n’utilisons pas seulement, mais que nous habitons, nous devenons des machines. Fonctionnelles. Adaptées. Efficaces. Mais intérieurement vides. Une machine parle pour fonctionner. Un être humain parle pour vivre.
C’est précisément dans ma langue maternelle que réside cela.
C’est la langue de mon premier sentiment de sécurité.
La langue de mes blessures.
La langue de ma résistance.
La langue de mon âme.
Et c’est pourquoi elle ne doit pas seulement survivre.
Elle doit respirer.
Version originale à lire sur Rudaw : « Ziman u Soul – The language that breathes »