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ROJAVA. YPJ : Notre indépendance est non négociable

SYRIE / ROJAVA – Les forces de défense féminines kurdes YPJ participeront à la réorganisation militaire en Syrie, mais ne renonceront pas à leur structure de commandement autonome, à leur idéologie ni à leur organisation. L’existence de cette force de défense féminine est non négociable, affirme la commandante Newroz Ehmed.

Dans un entretien accordé à Erkan Gülbahçe du quotidien Yeni Özgür Politika, la commandante des YPJ, Newroz Ehmed, a clairement indiqué la position du gouvernement syrien concernant la réorganisation militaire dans le nord et l’est de la Syrie : les Unités de protection des femmes (YPJ) participeront aux nouvelles structures, mais ne renonceront pas à leur autonomie organisationnelle et politique. Cela concerne aussi bien la hiérarchie, la discipline interne, la formation que l’orientation idéologique. Ehmed a qualifié la position antérieure du gouvernement de transition syrien à l’égard des YPJ de politique de déni. « La reconnaissance des YPJ a longtemps été bloquée car leur rôle dépasse la simple fonction militaire ; elles défendent la liberté des femmes et l’auto-organisation sociale », a-t-il déclaré. Cependant, cette réalité ne pouvait être ignorée : « Les YPJ ne sont pas nées de négociations, mais se sont développées et ancrées socialement pendant la guerre contre l’État islamique (EI). »

Bataillons féminins indépendants au sein des brigades FDS

L’entretien porte sur l’intégration des YPJ au sein du futur système de brigades des Forces démocratiques syriennes (FDS), dans le cadre du processus d’intégration en cours. Ehmed a souligné que cette nouvelle structure ne devait pas être perçue comme un mécanisme de démantèlement des structures féminines autonomes. Même au sein des nouvelles unités, les YPJ conserveront leurs propres cadres, leurs propres commandants et leur propre organisation interne. De plus, la création de bataillons féminins indépendants au sein des brigades est prévue. Le commandement général des YPJ a ainsi formulé un double objectif : d’une part, participer à la coordination et à l’intégration, et d’autre part, préserver leur autonomie décisionnelle. Selon Ehmed, la réforme vise à améliorer la coordination opérationnelle et à stabiliser les positions de défense, et non à remettre en cause les acquis politiques obtenus par les structures féminines ces dernières années, suite à la révolution du Rojava.

Aucune coopération avec les troupes gouvernementales

Ehmed n’a pas précisé la taille des futurs contingents des YPJ au sein des brigades. Elle a évoqué une présence « proportionnée », en adéquation avec leurs caractéristiques organisationnelles. Parallèlement, la coopération avec les FDS au sein des structures conjointes se poursuivra, notamment avec la participation de commandos féminins à des postes de commandement élevés. Cependant, Ehmed a clairement indiqué la position de Damas concernant les points de contrôle conjoints : « Il n’existe pas de modèle formellement convenu pour les points de contrôle militaires conjoints avec les forces gouvernementales. Partout où des structures des FDS sont présentes, les YPJ seront également représentées, tant au niveau des combattants qu’au niveau du commandement. » Les discussions sur l’étendue et les modalités de cette coopération sont en cours ; des représentants et des commissions désignés en sont responsables.

L’existence du YPJ ne saurait être négociée

Ehmed a insisté sur la dimension idéologique : « Les YPJ ne sont pas qu’une simple formation armée, mais l’expression politique et sociale du mouvement de libération des femmes. Par conséquent, l’existence des YPJ est inaliénable ; notre ligne idéologique n’est jamais reléguée au second plan. Au sein des YPJ, les femmes ne se contentent pas de porter des armes, elles prennent des décisions, commandent, entraînent et supervisent. À chaque poste, lors de chaque patrouille et à chaque étape de l’organisation, le mouvement de libération des femmes prime. Ce mouvement est insensible aux fluctuations politiques passagères et aux restructurations militaires. Il existe des raisons concrètes qui garantissent la pérennité de la ligne idéologique des YPJ et des acquis des femmes. Les YPJ possèdent leur propre chaîne de commandement, leur discipline interne et leurs mécanismes de décision. Les restructurations et les processus d’intégration ne remettent pas en cause ce fait. Le commandement, l’entraînement et l’organisation des combattantes sont sous le contrôle des YPJ. Aucune structure extérieure ne peut interférer dans leurs opérations internes. La force des YPJ réside dans leur autonomie. Elle n’est pas seulement de nature militaire, mais repose sur une conscience idéologique. »

Les YPJ sont exposés à des attaques diverses

Se projetant dans les années à venir, Ehmed a dressé un tableau conflictuel : « Bien sûr, ce processus est loin d’être simple. Les YPJ font face à des attaques multiformes, planifiées et de longue haleine. Ces attaques ne proviennent pas uniquement des forces étatiques existantes ; elles représentent un encerclement global aux dimensions techniques, politiques, diplomatiques et psychologiques. C’est précisément pour cette raison que la résistance des YPJ n’est pas une simple résistance militaire, mais la défense de leur existence et de leur volonté. L’objectif est de dresser les populations les unes contre les autres, d’attiser le nationalisme et le chauvinisme, et de plonger la région dans une guerre sans fin en instrumentalisant des figures ennemies artificiellement créées, comme un conflit kurdo-arabe. Ce plan a échoué. »

Non seulement une lutte défensive, mais aussi une lutte pour la reconstruction

Les YPJ n’ont jamais été une simple structure militaire. Elles incarnent la libération des femmes, la revendication d’une société démocratique et la volonté populaire de se défendre. Si l’actualité crée une incertitude sur le terrain, elle témoigne d’un processus qui, loin d’affaiblir les YPJ, les réorganise face à de nouvelles conditions et les transforme en une force plus profonde et plus durable. Ces événements n’indiquent pas un affaiblissement des YPJ, mais plutôt un processus qui clarifie leur position historique et politique.  Deniz, Ziyad, Sîdar et bien d’autres ont démontré que ce combat n’est pas seulement un combat défensif, mais aussi un combat pour la reconstruction. Ce processus peut modifier la forme même des YPJ : leurs méthodes, leurs ressources et leurs tactiques peuvent évoluer. Mais au fond, il ne s’agit pas d’un affaiblissement, mais d’un approfondissement, d’une prise de conscience accrue, d’un rayonnement plus large – et donc, d’un renforcement.

Nous avons le potentiel de tirer profit de chaque nouveau processus.

« Les YPJ sont devenues un point de repère commun, non seulement pour les femmes kurdes, mais aussi pour toutes les femmes de la région qui revendiquent la liberté, l’égalité et une vie digne. Les YPJ réaffirment leur détermination à défendre la population et ses valeurs avec une conscience accrue. Les femmes resteront actrices des processus décisionnels à tous les niveaux. Il s’agit d’une ligne rouge non négociable pour les YPJ. La véritable force des YPJ réside, avant même leur armement, dans leur légitimité sociale. Leur lien avec la population, ainsi que la prise de conscience et la confiance forgées par la lutte pour la liberté des femmes, distinguent les YPJ d’une force militaire classique. La visibilité des femmes dans la défense, le commandement et la vie sociale est un aspect de ce processus que les YPJ continueront de consolider. Ce processus ne restreint pas le champ d’action des YPJ, mais au contraire élargit leur sphère de responsabilité et renforce leur influence politique et sociale. Les femmes continueront de jouer un rôle crucial, non seulement dans la défense, mais aussi dans la construction de l’avenir. Bien sûr, des risques existent ; c’est indéniable. Cependant, l’expérience des YPJ, leur culture du sacrifice et leur ancrage populaire leur permettent de gérer ces risques. Les YPJ ont prouvé à maintes reprises qu’elles ne cèdent pas face aux crises, mais en ressortent plus fortes. Une chose est sûre : les YPJ ne seront pas affaiblies à long terme. Au contraire, grâce à leur commandement féminin, leur clarté idéologique, leur profond ancrage social et leur détermination, elles ont le potentiel de faire basculer toute nouvelle situation à leur avantage. »

Un combat contre une logique qui érige la barbarie en système.

Le message final d’Ehmed s’adressait explicitement aux femmes du Rojava et d’autres régions du Kurdistan : « Le combat que vous menez aujourd’hui n’est pas seulement une résistance militaire ; c’est l’une des résistances les plus honorables, les plus profondément enracinées et les plus justes de l’histoire de l’humanité. L’histoire n’oubliera jamais votre résistance. Au contraire : lorsqu’elle dressera le portrait des héroïnes de cette époque, elle inscrira les femmes des YPJ en lettres d’or. Les messages de solidarité des mouvements féministes nous ont une fois de plus démontré que la lutte contre la mentalité qui légitime le meurtre des femmes n’est pas seulement le combat des femmes kurdes, mais le combat commun de toutes les femmes du monde. Les attaques actuelles ne visent pas seulement une zone géographique spécifique, mais la liberté des femmes elle-même. C’est pourquoi nous lutterons jusqu’au bout contre cette logique agressive qui érige le meurtre, le pillage, le réactionnisme et la barbarie en système. La résistance des femmes combattant au sein des YPJ a prouvé une chose à toutes les femmes : la liberté se gagne par la lutte organisée, par une volonté prête à payer le prix. » C’est pourquoi la résistance des femmes est invincible. La libération des femmes est la plus grande révolution de notre époque. Et les pionnières de cette révolution aujourd’hui sont les femmes qui résistent au Rojava et dans les quatre régions du Kurdistan. (ANF)