IRAN – Au moins 50 corps de femmes non identifiées tuées lors des manifestations populaires en Iran ont été découverts dans une morgue de Téhéran, rapporte l’agence kurde The Amargi qui ajoute que cela intensifié les craintes de l’ampleur et la nature sexiste des violences d’État en Iran.
Voici l’article de Amargi :
La récente découverte d’une cinquantaine de corps de femmes non identifiés au complexe médico-légal de Kahrizak à Téhéran a intensifié les craintes concernant l’ampleur et la nature sexiste des violences d’État en Iran, dans un contexte de manifestations à travers le pays contre un régime ayant un passé de répression sexuelle des dissidentes.
Le 7 février, l’Association des étudiants en sociologie de l’Université Tarbiat Modares a publié un rapport intitulé « À la recherche de la liberté, de l’égalité et de la prospérité : cinquante corps non identifiés de manifestantes à Téhéran ». Ce rapport indique que les services médico-légaux ont découvert des dizaines de cadavres de femmes, dont beaucoup auraient été transférés sous haute sécurité et selon des procédures de documentation très limitées.
Certaines femmes étaient habillées, d’autres dévêtues – un détail qui laisse supposer la possibilité d’abus sexuels.
Les étudiants devaient se faire passer pour des proches cherchant à identifier les victimes afin d’avoir accès à leurs corps. La plupart des photographies qui leur étaient présentées avaient été prises à la morgue, bien que certains corps aient été retrouvés ailleurs. Certaines femmes étaient vêtues, d’autres dévêtues – un détail qui laissait supposer la possibilité d’abus sexuels, même si les étudiants ne pouvaient pas enquêter plus avant en toute sécurité. Une femme avait encore une sonde d’oxygène dans la bouche, indiquant qu’elle était décédée à l’hôpital.
Selon le rapport, si la majorité des corps appartenaient à de jeunes femmes, certaines semblaient avoir la cinquantaine. Nombre de cadavres présentaient des blessures graves, notamment des fractures du crâne et d’importantes hémorragies, certains visages étant tellement défigurés que leur identification aurait été impossible sans examen spécialisé. Dans certains cas, les visages étaient relativement intacts et auraient pu être identifiés par les familles si elles en avaient été autorisées, ce qui rend d’autant plus choquant le fait que les corps de cinquante manifestantes de Téhéran soient restés sous contrôle de l’État au centre médico-légal.
Le rapport souligne que le manque de transparence, les interventions sécuritaires et l’absence de procédures judiciaires efficaces ont effectivement empêché l’identification des victimes féminines, faisant de la catégorie de « cadavre non identifié » l’un des principaux outils de l’État pour dissimuler l’ampleur de la répression.
Le fait de conditionner la restitution des corps à des examens invasifs… peut s’inscrire dans un schéma plus large de contrôle coercitif sur le corps des femmes après leur mort.
Ces observations éclairent d’un jour nouveau les images choquantes qui circulent en ligne, montrant des familles tentant de récupérer le corps d’une manifestante au centre médico-légal de Kahrizak. On leur répond qu’aucun corps de femme ne sera remis tant que son utérus n’aura pas été ouvert. Cette déclaration, qui ne constitue ni une explication médicale ni une procédure légale, a été largement relayée en réaction à ces vidéos et soulève de graves questions quant aux pratiques post-mortem sexistes et inquiétantes de l’Iran.
Les critiques affirment que le fait de conditionner la restitution des corps à des examens invasifs sans consentement éclairé ni ordonnance judiciaire transparente – outre le fait qu’il s’agit d’une violation des droits de l’homme – viole la dignité humaine et peut s’inscrire dans un schéma plus large de contrôle coercitif sur le corps des femmes après leur mort.
Contrôle étatique du corps des femmes
Ces témoignages choquants des manifestations de janvier 2026 révèlent une tendance de longue date : le ciblage et le contrôle des corps des manifestantes et dissidentes, avant et après leur mort, ont constamment servi d’instrument de violence d’État en Iran.
Cette forme de violence sexiste a été mise en œuvre immédiatement après la révolution de 1979. L’État ciblait spécifiquement les femmes vierges afin de contrôler leur destin posthume, partant du principe qu’une vierge mourant sans tache pouvait gj. En violant ces femmes avant leur exécution, l’État les empêchait symboliquement de mourir vierges et renforçait l’idée que le pouvoir étatique s’étendait au-delà de la vie, jusque dans l’au-delà, en affirmant sa domination patriarcale sur le corps et l’esprit.
Plusieurs cas documentés du début des années 1980 illustrent comment la violence sexuelle fonctionnait comme une composante ritualisée de l’exécution et était intégrée à l’application des peines de mort, en particulier contre les femmes affiliées à l’Organisation des Moudjahidines du peuple d’Iran (OMPI/MEK).
En 1983, Flor Orangi, 20 ans, et Elaheh Deknema, 21 ans, toutes deux étudiantes et membres de l’OMPI, auraient été violées avant leur exécution. Les autorités leur auraient ensuite rendu leurs corps, accompagnés de gestes symboliques tels que des paiements de « dot » ou des messages faisant référence aux agressions. Un scénario similaire s’est produit dans le cas de Maryam Mohammadi, 27 ans. En 1981, Sedigheh Bayat, 17 ans, a tenté de se suicider en apprenant qu’elle serait agressée sexuellement avant son exécution, mais elle a été ranimée, violée puis exécutée.
Ces cas démontrent que, dans le cadre de l’exercice du pouvoir étatique par le régime islamique, le viol constituait non seulement une forme de torture, mais aussi un rituel délibéré visant à dégrader, dominer et étendre le contrôle de l’État sur les femmes, même après leur mort. Ce n’est qu’en 2013 que la pratique du viol de jeunes filles vierges avant leur exécution a été officiellement reconnue au niveau des Nations Unies.
Gouverner le corps des femmes au-delà de la vie
En refusant aux familles toute information concernant le lieu où se trouvent, l’état ou le traitement des corps des femmes, l’État crée une seconde forme d’humiliation.
La persistance de telles pratiques suggère qu’en Iran, le contrôle exercé sur le corps des femmes ne se limite pas à la répression de la dissidence politique de leur vivant, mais s’étend à la gestion symbolique et administrative de leur mort. En retenant les corps, en empêchant leur identification ou en imposant des procédures post-mortem invasives, l’État exerce son autorité sur le deuil lui-même, entravant la capacité des familles à faire leur deuil et celle des communautés à honorer la mémoire des victimes.
Cette violence s’opère également à travers des normes sociales profondément marquées par le genre, notamment le concept de « gheyrat » – une notion culturellement ancrée d’honneur masculin fondée sur la protection et la tutelle des parentes. En privant les familles d’informations sur le lieu où se trouvent les femmes, leur état de santé ou les soins qui leur sont prodigués, l’État instaure une humiliation supplémentaire à l’encontre des hommes de la famille, censés préserver la dignité des femmes au sein de celle-ci. Ce faisant, la violence d’État instrumentalise l’honneur patriarcal, transformant le corps des femmes en un instrument de dégradation familiale et sociale plus large.
Le déni de dignité face à la mort devient non seulement une stratégie pour faire taire les victimes, mais aussi un mécanisme calculé pour étendre la peur, la honte et le pouvoir au sein des réseaux familiaux et communautaires.
Par Mahtab Mahboub, militante féministe iranienne basée en Allemagne
Article d’origine (en anglais) à lire ici : « Fifty Unidentified Female Protesters Found in Tehran Morgue – Islamic Regime’s Use of Gendered State Violence »