Le chercheur kurde, Kamal Chomani affirme que nous assistons au retour d’un arc sunnite qui remplace le croissant chiite au Moyen-Orient qui implique de nombreux pays, dons la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar.
Voici l’article de Chomani :
Le 3 février 2026, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a déclaré au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane que la Turquie était prête à hisser ses relations avec l’Arabie saoudite à un « niveau supérieur ». Huit ans plus tôt, Erdoğan avait fait de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi une mise en cause internationale de Riyad. Aujourd’hui, cependant, cette rupture morale a été discrètement mise de côté, un arc sunnite remplaçant le croissant chiite.
Pendant plus de vingt ans, la géopolitique du Moyen-Orient s’est organisée autour de l’expansionnisme du « Croissant chiite » iranien. S’étendant de Téhéran à Beyrouth en passant par Bagdad et Damas, et plus tard jusqu’au Yémen, ce croissant incarnait un ordre régional fondé sur une résistance idéologique à Israël et à l’influence occidentale. Aujourd’hui, suite aux attentats du 7 octobre et au réajustement régional qui s’en est suivi, cet ordre se fracture. Un nouvel alignement se dessine, moins idéologique, plus étatique et de plus en plus sunnite. Appelons-le, pour les besoins de cet article, « l’Arc sunnite ».
Cet axe, à la fois géographique et idéologique, a structuré pendant des années les conflits, les alliances et les guerres par procuration du Levant au Golfe.
Le Croissant chiite a émergé au lendemain de la révolution iranienne de 1979 et s’est consolidé après l’invasion américaine de l’Irak en 2003. L’Iran a utilisé un réseau de gouvernements alliés et d’acteurs non étatiques – le Hezbollah au Liban, le régime d’Assad en Syrie, les milices chiites en Irak et les Houthis au Yémen – pour projeter sa puissance dans toute la région. Depuis lors, l’Iran combat ses ennemis par le biais des milices et groupes armés qu’il soutient dans la région. Cet axe, à la fois géographique et idéologique, a structuré pendant des années les conflits, les alliances et les guerres par procuration du Levant au Golfe, dépensant des milliards de dollars pour façonner le Moyen-Orient. Son rôle est en quelque sorte évident dans l’étiquette d’« Axe du Mal » que lui ont attribuée ses rivaux régionaux, par opposition à celle d’« Axe de la Résistance » employée par l’État iranien.
Ce qui distingue cet arc sunnite du croissant chiite, c’est l’accent mis sur les États plutôt que sur les milices.
Mais le paysage régional a considérablement changé. Le 7 octobre et la campagne militaire israélienne qui s’en est suivie ont bouleversé les calculs stratégiques au Moyen-Orient. Le réseau iranien, autrefois considéré comme dominant, est désormais confronté à une pression militaire, un isolement diplomatique et des coûts croissants. Le Croissant chiite a subi un coup dur avec la chute du régime d’Assad en décembre 2024. Parallèlement, un groupe d’États à majorité sunnite, dont l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar et la Syrie, réintègrent prudemment et collectivement la scène politique régionale et trouvent un terrain d’entente dans le contexte des troubles au Moyen-Orient. L’un des principaux facteurs de ce rapprochement réside dans leurs inquiétudes géopolitiques. Cette alliance naissante n’est ni un bloc formel ni guidée par une idéologie commune. Il s’agit plutôt d’une réponse pragmatique à un équilibre des pouvoirs en pleine mutation, à tel point que la Turquie et le Qatar ont exercé un lobbying intense auprès du président Trump pour qu’il n’attaque pas l’Iran, craignant qu’Israël ne soit le principal bénéficiaire de l’effondrement du régime de la République islamique d’Iran.
Ce qui distingue cet Arc sunnite du Croissant chiite, c’est son attachement aux États plutôt qu’aux milices. Alors que l’Iran s’appuyait fortement sur des acteurs non étatiques pour étendre son influence, l’Arc sunnite reflète une préférence commune pour une autorité centralisée, l’intégrité territoriale et une diplomatie menée par l’État. Le réajustement de la position régionale de l’Arabie saoudite, la politique étrangère affirmée de la Turquie et le rôle de médiateur et de financier du Qatar témoignent d’une nouvelle tendance : une compétition gérée par la diplomatie, le levier économique et une coopération sélective plutôt que par une guerre par procuration permanente. Ces pays ont également en commun une influence significative sur l’administration américaine actuelle.
Leur premier succès géopolitique fut en Syrie, où ils parvinrent à soutenir une figure djihadiste et, de ce fait, à façonner et influencer considérablement les décisions politiques du nouvel État syrien. Ils menèrent conjointement un lobbying contre les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, et ont largement anéanti les anciens acquis kurdes dans le nord-est de la Syrie.
Pour autant, cela ne signifie pas que l’Arc sunnite soit exempt de tensions internes. L’Arabie saoudite et la Turquie, ses deux pôles les plus influents, nourrissent des ambitions distinctes et des intérêts parfois divergents. Jusqu’à récemment, elles étaient rivales. L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi et le soutien turc aux Frères musulmans ont dressé ces deux pays les uns contre les autres sur le plan diplomatique. Pourtant, leur convergence sur des questions clés – contrer l’influence iranienne, gérer les conséquences de la crise de Gaza, façonner l’avenir de la Syrie et, éventuellement, contenir Israël – témoigne d’une volonté croissante de coordination. D’autres pays, comme l’Égypte et le Pakistan, deux puissances militaires unies par leur besoin de financements saoudiens et qataris et par leur rivalité avec Israël, pourraient se rallier de plus en plus à ce cadre, renforçant ainsi son poids régional.
Malgré leurs différences, l’Arc sunnite et le Croissant chiite partagent un trait fondamental : l’ambition géopolitique, et dans les deux cas, Israël est la cible.
On observe également un changement notable de rhétorique. Les dirigeants iraniens ont longtemps instrumentalisé un discours anti-américain et anti-israélien comme ciment idéologique, alors même que leur société demeurait plus complexe et divisée. À l’inverse, les gouvernements sunnites actuels doivent gérer une colère populaire intense concernant Gaza, tolérant parfois une rhétorique plus virulente sur le plan intérieur tout en menant une diplomatie pragmatique à l’étranger. Il en résulte une région où l’opinion publique et la stratégie étatique sont de plus en plus déconnectées, une instabilité susceptible d’influencer les crises futures.
Malgré leurs divergences, l’Arc sunnite et le Croissant chiite partagent un trait fondamental : l’ambition géopolitique, et dans les deux cas, Israël est visé. De même que l’Iran cherchait à établir un corridor d’influence pour contrebalancer Israël et l’Occident, les puissances sunnites aspirent désormais à un levier collectif dans un Moyen-Orient post-7 octobre. L’attaque israélienne contre les dirigeants du Hamas au Qatar a constitué un tournant décisif. Par conséquent, elles souhaitent s’assurer que la question palestinienne demeure centrale, un argument clé pour rallier leurs populations, en arguant que la liberté d’action d’Israël est restreinte et qu’elles ont un rôle déterminant à jouer dans la définition du prochain ordre régional.
C’est dans ce contexte que la question kurde non résolue au Moyen-Orient devient impossible à ignorer. Les Kurdes habitent de vastes régions de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran, précisément les États qui se repositionnent actuellement dans ce nouveau paysage sunnite. Tout ordre régional qui continue de marginaliser les droits politiques des Kurdes restera intrinsèquement instable. Du nord de la Syrie au sud-est de la Turquie et à la région du Kurdistan irakien, les griefs kurdes ont ressurgi à maintes reprises, non pas comme des problèmes minoritaires isolés, mais comme des failles structurelles susceptibles de déstabiliser des États entiers. Cet Arc sunnite considère les Kurdes comme des pions dans les ambitions géopolitiques d’Israël, notamment contre la Turquie. Les Turcs sont très inquiets du soutien rhétorique d’Israël aux aspirations kurdes. De fait, la crainte turque du soutien israélien aux Kurdes est un facteur clé du processus de paix turco-kurde.
Les trente dernières années ont clairement démontré que la répression des aspirations kurdes n’engendre pas une stabilité durable ; elle ne fait que repousser les crises. Si l’Arc sunnite veut éviter de reproduire les erreurs du Croissant chiite – conflits interminables, fragmentation et guerres par procuration –, il doit faire face à cette réalité. Résoudre la question kurde par l’inclusion politique, la décentralisation et des cadres fondés sur les droits humains n’est pas une simple concession ; c’est une condition sine qua non de la stabilité régionale.
L’Arc sunnite émergent est plus adaptable et moins rigide idéologiquement que l’ancien axe iranien. Les Kurdes, répartis dans quatre pays, et les chiites, plus particulièrement en Irak et ailleurs, ainsi qu’Israël et les groupes minoritaires au sein de ces nations, devraient adopter une approche plus souple et pragmatique pour coopérer face à l’Arc sunnite. Ce bloc a récemment fait preuve d’une réaction agressive et violente à la question kurde en Syrie en janvier 2026. Cette réaction pourrait viser tout rival de l’Arc sunnite, s’il en a la possibilité. Cette situation devrait servir d’avertissement, un avertissement qui a été clairement entendu à Erbil et à Bagdad.
Alors que le Moyen-Orient entre dans cette nouvelle phase, la question n’est pas seulement de savoir si le Croissant chiite est en déclin, mais aussi si l’Arc sunnite peut instaurer un ordre qui stabilise la région plutôt que de simplement réorganiser ses conflits.
Ce qui va suivre façonnera le Moyen-Orient pour toute une génération.
Par Kamal Chomani, rédacteur en chef de The Amargi et doctorant à l’Université de Leipzig
Article (en anglais) publié sur le site The Amargi sous le titre de « Are We Entering a New Sunni-Arc Middle Eastern Era? »