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TURQUIE. Les Kurdes priés de capituler face à l’État turc

TURQUIE / KURDISTAN – Le texte de Mehmet Uçum, conseiller principal du président turc, intitulé « Une Turquie sans terrorisme », et les récentes déclarations de Devlet Bahçeli, dirigeant du MHP (Parti d’action nationaliste), ne témoignent pas d’une nouvelle ouverture démocratique sur la question kurde ; ils s’inscrivent plutôt dans une stratégie globale de manipulation, de tromperie et de répression des revendications nationales [kurdes]. Cette stratégie se déploie non seulement sur le plan rhétorique, mais aussi par des violences sur le terrain, des techniques de guerre spéciales et la mainmise sur la sphère politique.

Dans ce contexte, les Kurdes sont simultanément confrontés à une rhétorique de « fraternité », d’« unité », d’« intégration » et de « garantie », tout en subissant violence, coercition et politiques d’élimination, notamment dans le nord et le nord-est de la Syrie. Cette double approche est une méthode classique de gouvernance : d’abord, disperser par la force, puis présenter la capitulation comme une paix.

Le discours de Mehmet Uçum : un projet d’intégration coloniale

Le texte de Mehmet Uçum ne propose aucune approche reconnaissant les Kurdes comme sujets politiques. Au contraire, il lie inconditionnellement leur avenir au paradigme « une nation, un État » présenté par l’État turc comme une « réalité objective ». La volonté politique indépendante des Kurdes, leurs revendications collectives et leur droit à l’autodétermination sont d’emblée niés. L’affirmation « La Turquie est la garante des Kurdes » reflète une conception en apparence protectrice, mais fondamentalement paternaliste et coloniale. Dans cette perspective, les Kurdes ne sont pas considérés comme un peuple suffisamment mature pour décider de son propre avenir ; ils sont plutôt perçus comme un élément à gouverner, à diriger et à discipliner. La « libération » des Kurdes est conditionnée par leur obéissance aux frontières tracées par l’État [turc ou les puissance hégémoniques du XXe siècle ?].

 

 

Le rôle de « bon flic » de Bahçeli et l’imposition de la capitulation

Les récentes déclarations de l’État Bahçeli [qui affirmait que la question kurde était résolue et qu’il fallait libérer Ocalan et Demirtas etc.] illustrent parfaitement cette stratégie. Jusqu’à il y a quelques semaines, Bahçeli prônait ouvertement la reddition, la liquidation et la suppression du statut du Rojava. De fait, après le 6 janvier 2026, les zones sous contrôle kurde du nord et du nord-est de la Syrie ont été la cible d’une violence extrême et d’un usage intensif de la force armée ; des milliers de Kurdes ont été tués, des centaines de milliers déplacés, et les acquis politiques et sociaux des Kurdes ont été anéantis. L’apparition de Bahçeli sur la scène politique, avec une rhétorique d’« espoir », de « paix » et de « retour au pays », précisément après la fin de ce processus de liquidation, est un exemple flagrant de la tactique du bon et du mauvais flic. Ces déclarations ne sont pas un appel à la paix ; elles normalisent la reddition et exigent l’oubli. Ces appels, lancés comme si ce qui s’est passé au Rojava n’avait jamais eu lieu, constituent une opération de manipulation de l’opinion publique visant à tromper les Kurdes.

La voie d’Öcalan après février 2025 et l’harmonie avec l’État

L’accent mis par Abdullah Öcalan sur « l’intégration », la « société démocratique » et la « solution non violente », qui a pris de l’importance à partir de février 2025, a été réinterprété et instrumentalisé par l’État. Le discours d’Öcalan est devenu un point de référence légitime pour discipliner et limiter la sphère politique kurde. Le problème n’est plus la recherche d’une solution, mais l’imposition d’une solution dans le cadre unilatéral défini par l’État. Le droit des Kurdes de contester ce cadre, de développer des voies politiques alternatives ou de poursuivre leurs revendications nationales est réprimé sous prétexte de « perturbation du processus ».

La ligne de collaboration au sein du DEM : l’empoisonnement de la sphère politique

Au sein même du parti DEM, certaines figures jouent un rôle crucial dans cette stratégie. Elles défendent une ligne qui présente le respect des frontières définies par l’État comme du « réalisme » et la soumission comme une « politique responsable ». Cette position affaiblit la conscience nationale kurde, érode leurs réflexes de résistance et corrompt la sphère politique kurde de l’intérieur. Au lieu de représenter la volonté du peuple kurde, cette approche privilégie la transmission des attentes de l’État à la société kurde. Ainsi, les Kurdes sont soumis à un mécanisme de médiation issu de leurs propres rangs.

 

 

Conséquences de la violence : éveil et renforcement de la conscience nationale

Cependant, la réalité sur le terrain a déjoué les calculs de l’État. Les attaques contre le nord et le nord-est de la Syrie n’ont pas intimidé les Kurdes ; au contraire, elles ont galvanisé les Kurdes du monde entier, renforcé leur conscience nationale et révélé plus clairement qui sont amis et qui sont ennemis. Ce processus a démontré à l’opinion publique que les Kurdes sont ciblés non seulement militairement, mais aussi politiquement, socialement et intellectuellement. Par conséquent, les dernières tentatives de les soumettre doivent être analysées avec soin et clarté par les Kurdes. Le problème n’est ni la paix ni une solution ; il s’agit d’une tentative de les dépouiller de leur identité et de les subjuguer. L’autoritarisme structurel et la stagnation démocratique de l’État turc. Pour comprendre ce processus, il est nécessaire d’examiner la situation structurelle de l’État turc. En Turquie, tous les sous-systèmes sont concentrés dans la sphère d’influence du président ; le législatif, le judiciaire et la bureaucratie sont largement sous le contrôle de l’exécutif. Cette structure n’est pas démocratique ; il s’agit d’un appareil d’État de plus en plus autoritaire. Il est irréaliste d’attendre d’une telle structure une solution égalitaire, libertarienne et juste pour les Kurdes.

Une issue pour les Kurdes : volonté nationale et stratégie de la diaspora

Dans ces conditions, l’avenir des Kurdes ne repose pas sur les frontières tracées par d’autres, mais sur leur volonté de forger leur propre destin. La voie à suivre se concrétise autour de quelques points clés :

• Renforcer l’unité nationale kurde et surmonter la fragmentation de la structure politique ;

• Mettre en place des structures solides, professionnelles et institutionnelles au sein de la diaspora ;

• Créer des groupes de réflexion, des écoles de diplomatie et des centres d’élaboration des politiques ;

• Développer des alliances stratégiques avec des communautés organisées, telles que la diaspora juive, afin de mener une lutte commune contre les politiques antisémites et antikurdes ;

• Renforcer l’indépendance politique par la création de coentreprises économiques et la mise en commun des ressources ;

• S’engager dans une lutte politique efficace, non seulement avec les cercles marginaux de gauche au sein de la diaspora, mais aussi au sein des partis de centre-droit et libéraux.

Les écrits de Mehmet Uçum, les déclarations de Devlet Bahçeli et la ligne collaborationniste du DEM visent non pas à assurer l’avenir des Kurdes, mais à les dépouiller de leur identité, à les contraindre à abandonner leurs revendications nationales et à les soumettre à un contrôle total.

À l’inverse, une nouvelle conscience, un nouvel éveil et une nouvelle responsabilité historique attendent les Kurdes. L’avenir d’un peuple ne peut se construire que par sa propre volonté et sa force organisée. Aujourd’hui, la tâche fondamentale qui incombe aux Kurdes est de dénoncer la tromperie, de rejeter les discours de capitulation et de tracer une nouvelle voie fondée sur la dignité nationale, l’égalité et la liberté. (article publié sous le titre de « Amed Mardin : L’avenir des Kurdes face à la désidentification, à la domestication et à l’imposition de la soumission » par le site Nupel TV)