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L’Occident et les Kurdes ; de l’accord Sykes-Picot à la loi « Sauver les Kurdes »

KURDISTAN – L’Occident et les Kurdes ; de l’accord Sykes-Picot qui a acté la colonisation du Kurdistan à la loi « Sauver les Kurdes ». Explications avec le site The Amargi.

Le sénateur américain Lindsey Graham a récemment annoncé sur son compte X qu’il présenterait le « Save the Kurds Act », un projet de loi visant à protéger les Kurdes et à sanctionner ceux qui les prennent pour cible. Cette initiative a suscité un large soutien en ligne au sénateur Graham et une pétition signée par des Kurdes de tous bords politiques, dont des personnalités comme l’homme d’affaires kurde et général peshmerga Sirwan Barzani, qui a partagé une pétition de soutien sur les réseaux sociaux.

Ce soutien politique américain s’inscrit dans une histoire centenaire et tumultueuse des relations kurdes avec les puissances occidentales, une histoire de promesses, de soutien et de protection, de trahison, d’alliance et d’abandon qui a façonné à la fois les aspirations kurdes et le Moyen-Orient moderne.

1. Les promesses non tenues de l’après-Première Guerre mondiale

À la fin de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman s’effondra et les puissances européennes redessinèrent les frontières. Le traité de Sèvres (1920) offrit initialement aux Kurdes la possibilité d’une autonomie, voire d’un État, mais cette promesse fut annulée par le traité de Lausanne (1923), qui créa la Turquie moderne et  ignora les revendications territoriales kurdes . Aucun État kurde ne fut reconnu. Nombre de Kurdes eurent le sentiment d’avoir été sacrifiés au profit d’intérêts européens plus vastes. 

2. La République du Kurdistan de 1946

En janvier 1946, des dirigeants kurdes du nord-ouest de l’Iran proclamèrent la République du Kurdistan à Mahabad, un État kurde indépendant éphémère soutenu par l’Union soviétique mais auquel s’opposait le gouvernement iranien. Figurant parmi les premiers États kurdes modernes, il devint un puissant symbole d’identité nationale. La république s’effondra moins d’un an plus tard, suite au retrait des forces soviétiques sous la pression internationale, et ses dirigeants furent exécutés. 

3. Les insurrections du milieu du XXe siècle

Les décennies suivantes furent marquées par des révoltes kurdes répétées contre les gouvernements d’Irak, d’Iran et de Turquie. En Irak, le mollah Mustafa Barzani mena des soulèvements pour les droits et l’autonomie des Kurdes. Au début des années 1970, les Kurdes bénéficièrent d’un soutien clandestin des États-Unis (souvent acheminé par le Shah d’Iran), mais cette alliance s’effondra en 1975  lorsque les responsables politiques américains, notamment Henry Kissinger, acceptèrent un accord entre l’Iran et l’Irak qui laissa les Kurdes sans défense. Nombre d’entre eux considèrent cet événement comme une profonde trahison. 

4. Saddam Hussein et les attaques chimiques (années 1980)

Durant la guerre Iran-Irak (1980-1988), le dirigeant irakien Saddam Hussein lança la campagne Anfal, qui comprenait des attaques chimiques, dont la plus tristement célèbre eut lieu à Halabja en mars 1988 et fit des milliers de victimes civiles kurdes. La brutalité de ces actes choqua le monde entier, mais les puissances internationales tardèrent à intervenir.  

5. La guerre du Golfe de 1991 et la zone d’exclusion aérienne

La guerre du Golfe de 1991, déclenchée par l’invasion du Koweït par l’Irak, a ouvert une nouvelle ère. Après le retrait des forces irakiennes, les Kurdes se sont soulevés dans le nord de l’Irak, mais ont de nouveau été brutalement réprimés. L’indignation internationale a conduit les États-Unis et leurs alliés à instaurer une zone d’exclusion aérienne afin de protéger les régions kurdes. Une résolution des Nations Unies, soutenue par la France et d’autres pays, a permis la mise en œuvre de cette mesure, donnant ainsi aux Kurdes d’Irak l’opportunité de se doter d’institutions semi-autonomes. Les progrès réalisés aujourd’hui dans la région du Kurdistan irakien seraient inconcevables sans le soutien des États-Unis et des pays européens. 

 

6. Accord de Washington et politique kurde

Entre 1994 et 1998, les conflits internes kurdes entre le PDK de Massoud Barzani et l’UPK de Jalal Talaban ont dégénéré en guerre civile. La diplomatie occidentale a contraint les deux camps à signer l’Accord de Washington en 1998, mettant fin aux combats et permettant au Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) de consolider son autonomie au sein de l’Irak.

7. Inscription du PKK sur la liste des organisations terroristes

Dans les années 1990, la Turquie a fait pression sur les États-Unis et ses alliés européens pour que le PKK soit désigné comme organisation terroriste. Cette décision a criminalisé le mouvement de libération kurde en Turquie. Par la suite, cette désignation a préparé le terrain et justifié l’arrestation du chef du PKK, Abdullah Öcalan, au Kenya en 1999, après que les pays européens  lui eurent refusé l’asile – une décision que les militants kurdes ont perçue comme une preuve d’hypocrisie de la part de l’UE.

8. L’invasion de l’Irak en 2003 et au-delà

L’invasion de l’Irak en 2003, menée par les États-Unis, a renversé le régime de Saddam Hussein et transformé le paysage politique kurde. Les Kurdes ont acquis une influence considérable au sein du nouvel ordre politique irakien, et beaucoup pensaient que cela leur ouvrirait la voie à une pleine indépendance. Cependant, leurs espoirs d’un État souverain ne se sont jamais pleinement concrétisés, en raison des pressions régionales et des luttes politiques internes à l’Irak.

Dans le même temps, l’Union européenne a conditionné le processus d’adhésion bloqué de la Turquie à des réformes sur les droits des minorités, mais cela a engendré des changements lents, et de nombreux Kurdes en Turquie sont toujours confrontés à une discrimination systémique et à une répression culturelle.

 9. L’EI, le Rojava et les champs de bataille

En 2014, l’État islamique (EI) a conquis de vastes territoires en Irak et en Syrie. Les forces kurdes, les Peshmergas irakiens et les YPG/YPJ syriennes, sont devenues des partenaires essentiels de la coalition internationale dirigée par les États-Unis. Ces derniers ont rompu le silence lorsque leurs frappes aériennes ont déjoué des attaques de l’EI contre les Yézidis et ont permis aux YPG/YPJ de vaincre l’EI à Kobané. Ainsi, les États-Unis ont marqué l’histoire en aidant les Kurdes à remporter leur plus grande victoire de l’histoire moderne. Leur rôle a été crucial dans la chute des bastions de l’EI. Cependant, les aspirations kurdes à un soutien plus large ont été de nouveau compromises par l’évolution de la politique américaine et l’hostilité de la Turquie.

Au Rojava (nord-est de la Syrie), les mouvements politiques kurdes ont établi des administrations autonomes. La Turquie a réagi par des offensives militaires, notamment en 2018 à Afrin et en 2019 dans d’autres régions kurdes, où la communauté internationale a adopté une position discrète. Nombre de Kurdes se sont sentis abandonnés, même s’ils ont continué à combattre Daech et à défendre l’autonomie civile. 

10. Référendum kurde irakien et frustrations contemporaines

En 2017, les Kurdes d’Irak ont ​​organisé un référendum sur l’indépendance qui a révélé un soutien massif à la création d’un État. Cependant, ce résultat a entraîné des répercussions diplomatiques et la perte de territoires stratégiques comme Kirkouk et Sinjar, lorsque Bagdad a repris le contrôle par la force. Cette situation a exacerbé la frustration des Kurdes envers les puissances occidentales qui, bien que les aient soutenus militairement, se sont abstenues de soutenir pleinement l’indépendance. Néanmoins, le soutien occidental s’est maintenu pour la région du Kurdistan irakien en tant que région fédérale et demeure d’actualité. 

11. L’abandon des FDS

Une dure leçon sur  l’espoir sans illusions  est survenue début janvier 2026, lorsque les États-Unis ont de facto abandonné les FDS. Pour les Kurdes, cela a été perçu comme l’effondrement de leur dernière garantie de sécurité et a confirmé une conviction de longue date : les États-Unis ne sont pas un allié fiable.

Après le retrait des FDS, les forces gouvernementales syriennes et les forces soutenues par la Turquie ont rapidement progressé. Dans un premier temps, Sheikh Maqsoud, Achrafiyah et une partie d’Alep ont été prises. Puis Raqqa et Deir ez-Zor sont tombées sous le contrôle des forces de Damas. Alors que ces forces commençaient à avancer vers les villes kurdes, la situation a de nouveau évolué. Cette fois, suite aux protestations des alliés kurdes dans les pays occidentaux, notamment au Congrès américain, les États-Unis et l’Europe, et plus particulièrement la France, sont intervenus, jouant un rôle de médiateur auprès de Damas et œuvrant pour stopper les offensives.

Un cessez-le-feu est actuellement en vigueur pour dix jours supplémentaires. Cette période devrait influencer davantage la position des Kurdes vis-à-vis des pays occidentaux, notamment quant à la possibilité d’obtenir de véritables garanties de sécurité, étant donné qu’il demeure quasiment impossible pour les Kurdes de se protéger au sein des États hostiles de la région.

12. La loi d’aujourd’hui « Sauver les Kurdes »

Des décennies d’alliances changeantes ont engendré un héritage complexe : si le soutien occidental s’est souvent révélé décisif sur le plan militaire, les espoirs kurdes de reconnaissance politique et d’autonomie, sans parler de souveraineté, sont constamment contrariés par des impératifs géopolitiques plus vastes. La  loi « Sauver les Kurdes »  et le large soutien kurde qu’elle a suscité témoignent à la fois d’un désir de protection et de reconnaissance, et d’une longue mémoire de l’influence des rapports de force mondiaux sur le destin des Kurdes.

Le haut diplomate du Rojava, Ilham Ahmed, a exprimé sa profonde gratitude aux États-Unis et à la France pour leur rôle de médiateurs qui a permis de parvenir à l’accord entre les FDS et Damas, qualifiant leur rôle de vital pour promouvoir la stabilité et soutenir un processus d’intégration réussi.

Les semaines à venir détermineront si l’adage kurde « pas d’amis sauf les montagnes » se vérifie une fois de plus, ou si les Kurdes finissent par comprendre qu’au-delà des montagnes, ils peuvent également compter sur des puissances occidentales comme alliées, prêtes à garantir leurs droits politiques dans l’avenir de la Syrie. 

The Amargi