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Quelle re-construction étatique en Syrie ?

PARIS – Les violences exercées successivement à l’encontre des Druzes, puis des Alaouites, et aujourd’hui des Kurdes en Syrie, sont fréquemment présentées comme des phénomènes « naturels », inhérents au processus de construction étatique et indissociables de l’unification territoriale. Une telle justification trouve un certain fondement historique dans le cas de nombreux États européens, dont la formation s’est effectivement opérée à travers des dynamiques guerrières. C’est dans ce contexte qu’a émergé l’adage devenu classique en sociologie de l’État : « la guerre fait l’État ».

Toutefois, la construction étatique par la violence ne saurait être considérée comme une norme universelle. De nombreux États se sont constitués sans recourir à la guerre comme instrument principal de formation politique. Cette observation est d’autant plus pertinente dans le cas syrien, tout comme irakien, que ces deux États relèvent d’une construction coloniale, édifiée sur des entités territoriales qui n’avaient pas été précédées par des formes étatiques ou proto-étatiques comparables.

Par ailleurs, rien ne permet de légitimer une unification territoriale de la Syrie par la violence, dans la mesure où l’entité kurde ne semble pas, à ma connaissance, rejeter le principe d’une réintégration dans l’État syrien. La « syrianisation » du Rojava est même perçue par une partie significative des Kurdes comme une opportunité susceptible de garantir une autonomie locale reconnue institutionnellement, tout en favorisant une ouverture vers l’extérieur. Cette perspective est également envisagée comme un facteur de protection face à la menace que représente l’État turc.

L’exemple irakien vient appuyer cette analyse. L’existence d’une autonomie régionale ou d’une entité fédérale, telle que le Kurdistan irakien, n’a pas porté atteinte à l’unité territoriale de l’Irak ni entravé la reconstruction de l’État. L’État irakien demeure l’acteur central autour duquel s’articulent les trois principales composantes communautaires du pays. Il constitue l’arène politique privilégiée ainsi que la source principale de légitimité. La présence d’une région fédérale n’a ni modifié les frontières de l’État ni rendu celles-ci perméables. Le cadre étatique territorial demeure inchangé et soumis à l’autorité de l’État-administration.

Le recours à la violence dans le processus de reconstruction de l’État syrien semble ainsi davantage dicté par les intérêts de puissances extérieures, en particulier la Turquie, que par une volonté endogène propre à la société syrienne. Les dirigeants syriens actuels ne peuvent ignorer qu’une construction étatique fondée sur la violence ne peut s’opérer qu’au détriment de la société elle-même, au risque d’accentuer sa fragmentation et de nourrir des dynamiques d’hostilité interne. Se pose alors la question de la capacité réelle de l’État syrien à gouverner une société profondément divisée et à faire face à des résistances infra-nationales durables. Dans ce contexte, les Kurdes pourraient être amenés à engager des formes de mobilisation armée frontalière et à mener des actions contre l’État en place, ouvrant ainsi un nouveau cycle de confrontation dont les implications restent incertaines.

Par Hardy MÈDE
Maître de conférences à l’Institut catholique de Paris (ICP)
Chargé de cours à Sciences Po Paris & à l’École polytechnique
Rédacteur en chef de la revue Études kurdes.