AccueilMondeLe fétichisme de la souveraineté et l’arbitraire du droit international

Le fétichisme de la souveraineté et l’arbitraire du droit international

Le journaliste franco-kurde, Maxime Azadî continue ses réflexions autour de l’indignation née suite au kidnapping de Nicolás Maduro par les Etats-Unis. Nous les partageons avec vous :

Le fétichisme de la souveraineté et l’arbitraire du droit international
 
Il est évident que nous entrons dans une période extrêmement dangereuse, marquée par une forte probabilité de bouleversements en chaîne. Mais nous traversons également une phase susceptible de déboucher sur des opportunités historiques.
 
Les inquiétudes exprimées par une partie de la gauche autour de la « violation de la souveraineté des États » ou du « non-respect du droit international » peuvent sembler de principe, mais elles sont bien souvent déconnectées de la réalité. De nombreux États existant dans les frontières actuelles se sont construits sur la négation des droits d’autres peuples. Certains sont littéralement fondés sur le déni, l’extermination et les massacres. Des États érigés sur des territoires usurpés, imposant une seule nation, une seule langue et un seul drapeau, continuent pourtant d’être reconnus comme des acteurs légitimes de l’ordre international.
 
Lorsqu’un État est une dictature et que le peuple ne dispose plus d’aucun moyen pour renverser ce régime, pourquoi son « droit à la souveraineté » devrait-il être considéré comme intouchable ? Certes, une intervention encadrée par un mécanisme international juste serait préférable. Mais un tel mécanisme n’a jamais existé. Les institutions qui prétendent incarner le droit international ont toujours été conçues et utilisées au service des intérêts des dominants. Historiquement, le droit international n’a jamais été du côté des opprimés, des pauvres ou des sans-défense. Même dans les pays dits démocratiques, le droit national sert rarement à protéger les plus vulnérables ; il sert avant tout à préserver l’ordre établi.
 
Il ne s’agit pas de nier l’ordre démocratique relatif existant, mais d’en dresser un constat lucide. Se voiler la face n’effacera ni les problèmes ni les risques auxquels nous sommes confrontés.
 
Tout ce qui se passe montre clairement qu’un nouveau système juridique international est nécessaire. Mais celui-ci ne peut reposer sur la loi du plus fort, appliquée par des méthodes arbitraires et extrajudiciaires. Ce système doit inclure les nations sans État et se doter de mécanismes puissants, transparents et équitables. Mais l’histoire évolue-t-elle réellement dans cette direction ? Cela reste hautement douteux. Le système juridique international actuel se fissure de toutes parts et donne l’impression d’avoir pratiquement cessé d’exister.
 
En outre, il est fréquemment fait référence au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Or, dans les régimes autoritaires et dictatoriaux, les populations n’ont aucune possibilité de décider de leur avenir par des moyens démocratiques. Ce droit y est supprimé, et les moyens permettant aux peuples de se défendre leur sont retirés. Il n’existe pas non plus d’espace de libre pensée.
 
Ce droit ne peut être exercé de manière juste que dans des conditions réellement démocratiques, libres et égalitaires. Pourtant, même dans les pays occidentaux dits démocratiques, il est difficile de parler d’un véritable droit des peuples à déterminer librement leur avenir. Les pouvoirs en place disposent de moyens extrêmement puissants pour faire pression sur l’opinion publique, la manipuler et l’orienter.
 
Le droit international, déjà imparfait et de toute façon ignoré par les puissances, a été vidé de son sens dans cette nouvelle phase de recomposition et de partage du monde. La gauche, malgré les droits arrachés au prix de grandes luttes, s’est révélée incapable de les défendre durablement, de les transformer en puissance politique et d’enrayer aujourd’hui le processus de déclin.
 
Si elle veut, au minimum, peser sur l’ordre qui se mettra en place demain, elle devra accepter de s’engager dans une lutte sérieuse, profonde et de longue haleine. Pour cela, il est d’abord nécessaire de cesser les querelles internes et les petits calculs de pouvoir, et de se rassembler afin de construire un véritable réseau de solidarité.
 
Les slogans ne sauvent pas, rejeter ne suffit pas
 
Ne nous mentons pas à nous-mêmes. Le peuple vénézuélien n’aurait pas été sauvé par des slogans ni par des élans d’empathie. Gaza non plus. Il faut savoir rejeter à la fois les formes d’intervention impérialistes et les régimes autoritaires et tyranniques. Il y a ici deux erreurs, et aucune des deux n’est juste.
 
Mais rejeter ne suffit pas. Le rejet n’est pas un slogan : c’est une action. Et l’action exige des responsabilités, des sacrifices, l’acceptation de payer un prix, une capacité organisationnelle et une vision pour construire quelque chose de nouveau. Sans solidarité réelle ni partage, cela reste un discours vide.
 
Les Kurdes et les peuples exclus de l’ordre mondial
 
Pour nous, Kurdes, la réalité est encore plus claire. Nous sommes depuis toujours parmi les exclus de l’ordre international. Et nous ne sommes pas les seuls : de nombreux peuples partagent cette condition. Il n’y a jamais eu de répartition juste et égalitaire. Dans ces conditions, défendre les droits de souveraineté étatique existants et le statu quo n’a aucun sens pour nous, tout en étant conscient de la nécessité de préserver les acquis démocratiques.
 
Cependant, lorsqu’il s’agit des Kurdes, ces approches ne sont plus seulement insuffisantes : elles deviennent un obstacle. Autrement dit : Que le monde musulman cesse de nous vendre la « fraternité islamique » sans remettre en question leurs propres États-nations. Que les nations dominantes cessent de nous imposer le discours du « vivre ensemble [au sein ] d’un même État ». Et que la gauche ne nous vende pas un monde sans frontières tant qu’elle accepte les frontières de ses propres États sans les combattre. Ce n’est qu’à travers un partage égal et juste, ainsi qu’une coopération réelle, que l’on peut parler de « fraternité », de « suppression des frontières » et de « vivre-ensemble » dans toute sa diversité.
 
Oui, nous pouvons proposer et construire mieux, mais cela suppose une solidarité mondiale. Sinon, demander aux Kurdes de se présenter comme une victime consentante, tel un mouton mené à l’abattoir, ne suscitera aucune empathie de la part de ce système. Les réactions individuelles qui servent avant tout à soulager la conscience — comme certaines formes de « consommation éthique » produites par le même système — ne conduisent pas à une transformation réelle. Les petits gestes comptent, mais sans devenir collectifs, ils ne changent rien en profondeur.
 
Cohérence, principes et contradictions
 
Alors que les États du monde se préparent à des guerres et à des crises de plus en plus vastes, jouer à la gauche dans son coin ne suffira pas à sauver le monde. Ce n’est pas du catastrophisme, c’est une lucidité face aux dangers réels. Si nous voulons un monde plus juste, plus égalitaire et plus pacifique, chaque instant doit être consacré à l’organisation collective.
 
Mettons cela au clair à travers quelques équations simples, la liste complète étant bien trop longue:
 
– Défendre et préserver le statu quo à tout prix ne permettra pas de construire un monde plus juste et plus égalitaire.
 
– Pas plus qu’il n’est possible de défendre le socialisme en qualifiant de « socialistes » des pratiques autoritaires et corrompues comme celles du régime de Nicolás Maduro. Maduro n’était pas une forteresse à défendre. Face à ses dérives, la gauche — bien plus que la droite ou que le capital mondial — aurait dû exercer une pression critique beaucoup plus ferme et beaucoup plus radicale. En renonçant à le faire, elle a une fois de plus confondu la défense des peuples avec la protection de régimes indéfendables.
 
– Dans les pays dits démocratiques, les rues sont minées par la drogue, la désagrégation sociale est évidente, les problèmes de sécurité s’aggravent et les masses sont laissées sans organisation. Et vous, gauchistes, démocrates, artistes, intellectuels, écologistes et bien d’autres encore, vous n’êtes pas extérieurs à cette réalité : vous faites aussi partie des consommateurs. L’équation est pourtant d’une simplicité brutale. Une société plus propre et plus sûre ne peut pas être construite sans s’attaquer aux mécanismes sociaux de la dépendance, de la marchandisation des drogues et de l’abandon des quartiers populaires.
 
– Si vous êtes incapables de défendre la démocratie dans vos propres pays, vous ne pouvez promettre aucune libération ni au Moyen-Orient ni à l’Amérique latine.
 
– Lorsque des dictatures islamistes de droite s’effondrent au Moyen-Orient, certains s’en réjouissent. Il en va de même lorsque des régimes corrompus, se présentant comme « de gauche », tombent à leur tour. Si les peuples ne descendent pas dans la rue pour défendre ces régimes, il faut s’interroger. Le problème vient alors de vos schémas mentaux et de vos dogmes. Il est illusoire d’attendre d’un peuple marqué par des décennies d’oppression et de pauvreté qu’il adopte votre manière de penser.
 
– Si vos certitudes idéologiques ne suffisent plus à arrêter le monstre, il est temps de chercher d’autres méthodes, d’autres façons de penser. Mais cela implique d’accepter de payer un prix réel : du travail, de l’effort, de l’éducation populaire, de l’organisation. Refuser cela, c’est déjà capituler. C’est se contenter de jouer à la gauche dans les limites tolérées par le capitalisme.
 
– On ne peut pas se dire anticapitaliste ou anti-impérialiste tout en profitant pleinement des symboles et des privilèges du système.
 
– On ne peut pas défendre une liberté individuelle sans limites tout en prétendant construire une société fondée sur le partage et la solidarité.
 
– De même, on ne peut pas dénoncer l’impérialisme américain en conduisant une Tesla, même au nom de l’écologie. Les principes commencent précisément là où le confort devient inconfortable.
 
– Si vous êtes réellement communistes, vous ne pouvez accepter vos salaires parlementaires pendant que d’autres sont condamnés au salaire minimum ; vous devez les refuser ou les partager. La même logique s’applique aux responsables religieux : on ne peut prêcher la modestie tout en vivant dans l’opulence.
 
Au-delà du pouvoir, une lutte permanente
 
Parler d’une société idéale implique de renoncer aux privilèges. Mais cela ne suffit pas. Les inégalités ne disparaîtront qu’à travers un combat continu pour le partage des richesses et pour des systèmes réellement démocratiques. Ce combat n’est pas une question de conquête du pouvoir ; ce n’est même pas une question de pouvoir. C’est une question de transformation sociale permanente.