Nous partageons avec vous l’analyse du journaliste kurde Maxime Azadî qui critique la faiblesse de la gauche mondiale incapable de faire face aux enjeux géopolitiques actuels qui secouent le monde.
Du Moyen-Orient à l’Amérique latine, un monde en recomposition, une gauche désarmée
Pendant que les équilibres mondiaux se recomposent sous l’effet de guerres, de crises énergétiques et de rivalités géopolitiques imbriquées, une grande partie de la gauche peine à appréhender la logique d’ensemble de ces transformations. Enfermée dans des lectures fragmentées, souvent morales ou défensives, elle se révèle de plus en plus démunie face à un capitalisme global capable d’absorber les chocs, de réorienter les crises et de redessiner les rapports de force à son avantage.
Alors que le système mondial procède à une reconfiguration profonde des équilibres planétaires, la gauche semble éprouver de grandes difficultés à saisir la nature même des dynamiques en cours. Incapable de lire les processus à l’œuvre dans leur globalité, elle s’est largement enfermée dans une lecture fragmentée des crises.
La guerre de Gaza en constitue une illustration particulièrement révélatrice : souvent animée par un sentiment de devoir moral, parfois aussi par des calculs plus opportunistes, une partie significative de la gauche s’est focalisée sur un seul « ennemi » — Israël — tout en restant largement étrangère aux réalités du Moyen-Orient. En privilégiant cette lecture réductrice, elle a fermé les yeux sur l’ensemble des paramètres ayant contribué à la formation de cette situation et, en se tenant à distance de toute véritable organisation sociale, elle est passée à côté d’autres foyers de tension pourtant étroitement interconnectés.
De Gaza à Caracas…
Rien de ce qui se déroule aujourd’hui au Moyen-Orient ne peut être dissocié de la nouvelle phase ouverte à Gaza. Les événements s’inscrivent dans un enchaînement plus vaste, où les acteurs locaux jouent aussi un rôle dans la construction des conditions politiques et stratégiques des offensives en cours. Dans ce cadre, dans un contexte régional marqué par des provocations attribuées à certains États, notamment la Turquie et l’Iran, l’attaque du Hamas a contribué, volontairement ou non, à réduire les coûts politiques des opérations israéliennes, en facilitant, dans une certaine mesure, leur justification sur la scène internationale.
Cette dynamique ne se limite pas au Proche-Orient. À l’autre extrémité du conflit pour le contrôle des routes et des ressources énergétiques, l’Amérique latine — et en particulier le Venezuela — apparaît comme un autre maillon de cette confrontation globale. Dans cette perspective, les pressions et attaques menées par les États-Unis contre Caracas ne relèvent pas de l’imprévisible, mais s’inscrivent dans une logique de continuité stratégique. D’ailleurs, Donald Trump n’a jamais dissimulé ses intentions, qu’il a exprimées de manière particulièrement explicite et brutale.
Il convient également de noter que Maduro n’aurait jamais dû constituer une source d’inspiration pour la gauche. Le manque de perspective stratégique au sein de celle-ci l’a laissée désorientée et vulnérable face à l’hégémonie du capitalisme mondial. Maduro, à l’instar de nombreux autres pouvoirs marqués par la corruption, aurait plutôt pu incarner l’un des symboles de la décomposition politique et institutionnelle.
Les traits du nouveau cycle historique — la centralité des guerres hybrides, la lutte pour les corridors énergétiques et commerciaux, la redéfinition des zones d’influence — sont désormais largement visibles. Pourtant, la gauche semble persister dans une posture défensive, privée de souffle stratégique et incapable de formuler une lecture cohérente et des perspectives politiques à la hauteur de la période.
Une gauche otage de son confort et de ses dogmes
L’enfermement de la gauche dans une pratique essentiellement parlementaire et un mode de vie confortable limite fortement sa capacité d’action. En Europe, cette situation est renforcée par des dynamiques sociales dominées par des formes de vie de plus en plus individualistes, qui affaiblissent durablement les bases d’une mobilisation collective.
La sélectivité dont font preuve les principaux mouvements de gauche dans leur sensibilité aux problèmes qui traversent différentes régions du monde renforce par ailleurs les soupçons quant à leur exposition à l’influence de divers groupes de pression. Cela renvoie à un autre facteur contribuant à restreindre leur champ d’action et à réduire leur autonomie politique.
La gauche européenne se retrouve ainsi à tourner en rond dans des agendas imposés par les gouvernements de droite. Incapable de susciter une dynamique sociale autonome, ni sur le plan national ni à l’échelle internationale, elle ne parvient pas à s’extraire de débats exclusivement centrés sur la question du « pouvoir ». Enfermée dans ses propres zones de confort, elle apparaît de plus en plus déconnectée des réalités sociales en mutation.
Que se joue-t-il aujourd’hui au Moyen-Orient ?
Avant de procéder à une analyse générale axée sur le Moyen-Orient, précisons que lorsque nous parlons de capitalisme mondial ou d’hégémonie, nous ne faisons pas référence à une puissance divine dirigée par un seul esprit. Si le capitalisme global peut parfois apparaître comme une entité guidée par une seule rationalité, ce n’est pas tant en raison d’une unité parfaite de ses acteurs que de la puissance inégalée des mécanismes dont il dispose. Il bénéficie d’une capacité exceptionnelle à absorber les chocs imprévus, à contenir les crises lorsqu’elles éclatent, puis à les réorienter progressivement selon ses propres intérêts, comme on l’a observé notamment lors des printemps arabes.
L’année écoulée a été marquée par une reconfiguration profonde des équilibres régionaux et mondiaux, une dynamique qui semble appelée à se poursuivre. Les conflits en cours peuvent être interprétés comme les différentes phases d’une guerre prolongée dont les objectifs principaux seraient le contrôle des routes énergétiques et la redéfinition des rapports de puissance au Moyen-Orient, avec Israël placé au centre de ce nouvel agencement stratégique.
Le Moyen-Orient apparaît comme l’espace clé de cette recomposition. La maîtrise de cette région conditionne non seulement l’accès aux ressources énergétiques, mais aussi l’influence globale. Cette dynamique ne serait pas portée par un acteur unique, mais par un ensemble de puissances occidentales étroitement coordonnées, principalement les États-Unis et le Royaume-Uni, malgré des divergences tactiques ponctuelles.
Les conflits récents peuvent être compris comme une succession d’interventions rendues possibles par la création de cadres de légitimation politique et sécuritaire. Des crises majeures — du Golfe à l’Afghanistan et à l’Irak — ont progressivement renforcé le contrôle sur les zones énergétiques stratégiques. Les acteurs locaux impliqués dans ces conflits ont souvent joué un rôle fonctionnel dans l’ouverture de ces séquences d’intervention.
Israël, États arabes et Méditerranée orientale
À la suite des soulèvements arabes, un nouveau dispositif régional semble s’être mis en place, reposant sur une convergence d’intérêts entre certains États arabes et Israël. La Méditerranée orientale est devenue un espace central de cette stratégie, tant pour l’exploitation énergétique que pour la sécurisation des routes commerciales. Les affrontements récents à Gaza s’inscrivent dans ce contexte plus large, ayant accéléré une transformation radicale du rapport de forces régional.
Cette recomposition a conduit à l’affaiblissement, voire à la neutralisation, de plusieurs acteurs étatiques et non étatiques autrefois influents, en Irak, en Syrie et au Liban. Dans le même temps, les marges de manœuvre de l’Iran ont été réduites, sans toutefois que celui-ci ne soit complètement marginalisé. Sur la route vers l’Iran, des tensions persistantes en Irak pourraient constituer l’un des prochains foyers de déstabilisation.
La Turquie : entre encerclement externe et décomposition interne
La position de la Turquie apparaît de plus en plus contrainte. Malgré une rhétorique trompeuse parfois opposée à Israël, sa capacité d’action en Méditerranée orientale et en mer Noire s’est nettement réduite. Le renforcement militaire de la Grèce et l’intégration accrue de l’Europe dans les nouveaux corridors énergétiques ont contribué à une forme d’encerclement stratégique de la Turquie.
Construit sur un siècle de politiques de déni et de destruction, l’État turc traverse, sous les dernières années du pouvoir d’Erdoğan, une phase de corruption et de décomposition interne d’une ampleur inédite. Sa capacité d’action semble désormais largement réduite à la menace et à l’agression à l’encontre des Kurdes.
La généralisation de la corruption, la polarisation extrême de la société, la volonté de conserver le pouvoir à tout prix, la dégradation profonde de l’éthique sociale ainsi qu’une hostilité historique et persistante envers les Kurdes constituent autant d’obstacles à l’élaboration d’une pensée politique cohérente. Dans ces conditions, la pérennité du système sous sa forme actuelle semble difficilement envisageable à long terme.
Ukraine, Eurasie et recompositions globales
Parallèlement, la guerre en Ukraine a eu pour effet de bloquer les grands projets eurasiatiques reliant la Chine à l’Europe, tout en revitalisant le rôle de l’OTAN et en resserrant les liens transatlantiques. La Russie, bien que toujours présente sur certains théâtres, semble avoir accepté une redéfinition partielle de son rôle au Moyen-Orient.
La question kurde comme facteur structurant
Dans ce contexte, la Turquie et l’Iran apparaissent comme deux pôles encore non totalement intégrés à ce nouvel ordre régional. Les dynamiques internes à l’Iran – notamment le rôle des minorités et des acteurs régionaux – pourraient devenir déterminantes en cas de nouvelle escalade.
À court et moyen terme, les évolutions observées laissent entrevoir une phase d’instabilité accrue pour une nouvelle reconfiguration régionale et mondiale. L’année 2026 pourrait voir l’ouverture de nouveaux fronts politiques ou sécuritaires, sans que les contours définitifs de l’ordre régional émergent clairement.
Dans ce contexte mouvant, la capacité des acteurs régionaux, et en particulier la place qu’y occupera la question kurde, pourrait devenir l’un des éléments décisifs des recompositions à venir.