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La laïcité en Syrie. Les défis de la lutte contre le sectarisme

« La survie de la Syrie repose sur un impératif singulier : rejeter la logique coloniale du « diviser pour régner » et reprendre le contrôle de son destin. L’alternative n’est pas seulement l’effondrement de l’État, mais l’annihilation d’une civilisation », écrit l’écrivain syrien Diaa Iskandar dans les colonnes du site d’information kurde Hawars News (ANHA) alors que le pouvoir central syrien se retrouve entre les mains d’islamistes soutenus par des régimes criminels turc et qatari notamment et qui menacent de nombreux peuples et minorités religieuses du pays. Il appelle les Syriens à ne pas tomber dans le piège du sectarisme et à œuvrer pour un État laïque s’ils ne veulent pas assister à l’effondrement civilisationnel.

Voici l’intégralité du texte Diaa Iskandar :

La laïcité en Syrie. Les défis de la lutte contre le sectarisme

Dans le paysage géopolitique moderne, une question urgente se pose : pourquoi l’Occident a-t-il consacré la laïcité comme doctrine immuable, pierre angulaire de son ascension et de sa prospérité, tout en empêchant activement les nations de sa sphère d’adopter ce paradigme ? La réponse réside dans un calcul de puissance brutal. À travers son propre prisme historique, l’Occident reconnaît la laïcité comme le catalyseur qui l’a libéré des griffes de la guerre perpétuelle et de la stagnation intellectuelle – des forces qui ont autrefois étouffé l’Europe pendant des siècles. Pourtant, ce même modèle est délibérément refusé aux États candidats, car son adoption universelle menace d’éroder l’hégémonie de l’Occident. La laïcité, aux yeux de l’Occident, n’est pas seulement un cadre de gouvernance, mais un atout stratégique – un atout qui préserve sa suprématie et perpétue une hiérarchie mondiale où il règne sans contestation en tant que dirigeant, arbitre et extracteur de richesses. 

La duplicité de l’Occident se manifeste dans l’imposition de régimes sectaires de partage du pouvoir dans des États fracturés. Après 15 ans de guerre civile au Liban, les accords de Taëf de 1989 ont enraciné un système confessionnel qui a renforcé les divisions communautaires. Vingt ans plus tard, l’invasion de l’Irak par les États-Unis a donné naissance à une structure de quotas ethno-sectaires tout aussi toxique. Il suffit aux observateurs de jeter un coup d’œil au dysfonctionnement et à la stagnation institutionnalisés dans les deux pays pour comprendre le véritable objectif de l’Occident : cultiver une fragilité perpétuelle, assurer la dépendance et exclure les modèles rivaux de cohésion. 

Pour comprendre ce paradoxe, il faut revenir sur le baptême du feu de l’Europe. La guerre de Trente Ans, au XVIIe siècle, un tourbillon de vendettas entre catholiques et protestants, a dévasté l’Allemagne, massacrant plus de la moitié de sa population. Les guerres de religion en France, qui ont duré quatre décennies, ont fait des millions de victimes. Au total, ces conflits ont anéanti 40 % de la population européenne, et leur origine remonte à la Réforme protestante de Martin Luther. Sa dénonciation de l’orthodoxie catholique, notamment de la vénalité des indulgences et de la corruption du clergé, a brisé l’unité de la chrétienté. 

L’Église catholique, alors un Léviathan théocratique, a riposté avec l’Inquisition : un règne de terreur destiné à étouffer la dissidence. Les hérétiques, les apostats et les libres penseurs ont été exterminés au moyen d’innovations grotesques – le bûcher, la noyade, la strangulation et les pendaisons collectives – toutes sanctifiées comme des outils destinés à préserver la domination ecclésiastique. 

Aujourd’hui, alors que la Syrie est aux prises avec le spectre du sectarisme, la trajectoire historique de l’Occident nous offre une leçon de prudence. Son passage des guerres de religion fratricides à l’État laïc a eu un coût apocalyptique – un coût qu’il évite aujourd’hui en exportant la division. Pour les nations qui cherchent à s’émanciper des conflits identitaires, la voie à suivre exige non seulement de démanteler les architectures sectaires imposées, mais aussi de résister à un ordre mondial qui se nourrit de leur désintégration.

La tradition intellectuelle occidentale a convergé vers une révélation cardinale : la confusion entre pouvoir ecclésiastique et pouvoir temporel avait été à l’origine des périodes les plus sombres de l’Europe – guerres intestines, atrophie intellectuelle et oppression systémique. L’emprise étouffante de l’Église, qui s’immisce dans les moindres détails, de la gouvernance à la recherche scientifique, a nécessité une rupture radicale. C’est ainsi qu’est née la laïcité : la séparation chirurgicale de la religion de l’exercice de l’État, de la pédagogie, de la science et du discours politique. Cette émancipation doctrinale a propulsé l’Occident dans une ère d’innovation et d’hégémonie sans précédent. 

Alors que le système politique syrien fracturé doit faire face à ses propres difficultés confessionnelles, une question cruciale se pose : les forces démocratiques naissantes du pays, aussi fragmentées soient-elles, pourront-elles trouver la cohérence nécessaire pour asseoir une gouvernance laïque et contrer ainsi l’influence croissante des factions salafistes-djihadistes comme Hayat Tahrir al-Sham ? Ou les exigences de la guerre civile, aggravées par les interférences extérieures et les schismes internes, vont-elles condamner un tel projet à une impasse prolongée, laissant la Syrie engluée dans une désintégration perpétuelle ? 

La normalisation accélérée des humiliations sectaires – des exécutions sommaires à la déshumanisation systémique – trahit un projet sinistre : conditionner les communautés minoritaires à accepter les quotas ethno-sectaires formalisés dans la future constitution syrienne. Cela reflète la stratégie de l’Occident après les conflits en Bosnie, en Irak et au Liban, où des cadres confessionnels conçus de l’extérieur ont ancré la division sous couvert de « stabilité »

En outre, les récents décrets unilatéraux des autorités militaires – nommant Ahmed al-Shar comme président provisoire, dissolvant le parti Baas et ses factions satellites, suspendant la constitution de 2012, démantelant le parlement et l’armée, prolongeant le mandat du gouvernement intérimaire et reportant sine die le dialogue national – révèlent une usurpation éhontée des processus souverains. De telles mesures outrepassent non seulement les normes juridiques, mais accélèrent la balkanisation de l’État syrien. 

Le régime de Damas et ses soutiens sont désormais confrontés à un ultimatum historique. Si les provocations sectaires et les décrets extrajudiciaires persistent, la Syrie risque de sombrer dans un abîme de massacres intercommunautaires, de fragmentation irréversible et de chaos sans État – une éradication définitive de l’ordre mondial moderne. 

Les factions nationalistes et les dirigeants pragmatiques ont un mandat urgent : enrayer cette dérive en démantelant les paradigmes confessionnels et en forgeant un pacte civique ancré dans la citoyenneté, et non dans la secte. La marge de manœuvre pour changer de cap se réduit de jour en jour. Si la démagogie tribaliste ne parvient pas à transcender, la Syrie sera reléguée aux annales des États en faillite, vestige de la realpolitik du XXIe siècle. 

La survie de la Syrie repose sur un impératif singulier : rejeter la logique coloniale du « diviser pour régner » et reprendre le contrôle de son destin. L’alternative n’est pas seulement l’effondrement de l’État, mais l’annihilation d’une civilisation.