CORONAVIRUS. Changeons de sujet, parlons de sexualité chez les Kurdes

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2031

(English version here) En ces jours pas comme les autres, où le coronavirus nous a emprisonnés dans nos foyers et chaque jour qui passe nous apprend de nouvelles règles à respecter, on s’est dit qu’on allait parler de la sexualité chez les Kurdes pour changer de sujet.

Cela faisait un bout de temps que je voulais écrire autour d’un des tabous kurdes qui est la sexualité, notamment celle des femmes. Surtout, après avoir discuté avec Diako Yazdani – le réalisateur du documentaire « Toutes les vies de Kojin » ayant pour sujet l’impossibilité d’exister en tant qu’homosexuel au Kurdistan du Sud – et Ercan (Jan) Aktaş – un gay turco-kurde, défenseur des droits des LGBT+ et objecteur de conscience.

En écoutant Diako et Ercan critiquer la société kurde pour son « rejet » de l’homosexualité, j’avais l’impression qu’ils ne se rendaient pas compte que même la sexualité « classique » était tabou chez les Kurdes, que chacun voyait le midi à sa porte. Alors, j’ai décidé de faire une mise au point en tant que Kurde ayant souffert de son identité de femme et de ce que signifiait la sexualité pour elle.

Je suis née dans une famille nombreuse de paysans kurdes dans une région montagneuse du Bakur (Kurdistan du Nord). Depuis toute petite, je me suis heurtée à l’injustice liée à l’inégalité entre les hommes et les femmes. Même quand il s’agissait de parler, les femmes/filles ne pouvaient utiliser certains mots, comme « lo » pour héler un homme/garçon. Je m’en suis rendu compte de cela quand j’avais 7-8 ans : j’avais interpellé deux garçons qui avaient quelques années de plus que moi et avec qui je gardais les animaux au milieu de champs de blé. Je les avais hélés ainsi pour leur montrer le nid d’oisillons que j’avais découvert. Ils s’étaient regardés en souriant, sans rien dire, mais le message était passé. Par la suite, j’ai bien vu que les filles n’interpellaient jamais les garçons de cette façon et que, si c’était le cas, c’est que la fille voulait transgresser cette règle dans un jeu de séduction verbal avec l’élu de son cœur…

Une des nombreuses injustices que j’ai subi à cause de mon genre, que je n’ai pas choisi, c’était le tabou concernant la sexualité chez les filles/femmes. Elles ne pouvaient pas parler de relations amoureuses, ni même des règles qu’elles avaient. Pour l’anecdote, quand j’ai eu mes règles pour la première fois, à 12 – 13 ans, je ne savais pas quoi faire et ce que cela signifiait. Ni ma mère, ni ma grande sœur qui avait 7 ans de plus que moi ne m’en ont jamais parlé. J’étais anxieuse, pensant que je saignais car 2 jours avant, un garçon m’avait donné un coup de pied au coccyx lors d’une bagarre entre enfants… Alors, j’ai pris en cachette un bout de tissus dans un baluchon de vêtements que j’ai utilisé comme serviette hygiénique.

Le lendemain, j’ai osé dire à ma mère ce que j’avais, en lui rappelant que c’était après le coup de pied reçu au coccyx. Elle a dit « montre » mais n’a rien dit ensuite sur ce que je devais faire etc. Deux jours après, elle m’a demandé si je saignais encore. J’ai menti, en disant que non. Par la suite, ce fut la mission impossible pour laver, sécher et cacher ce bout de tissus qui me servait de serviette hygiénique. Un jour, j’ai eu l’idée de le cacher dans le creux d’un des troncs qu’on avait dressés pour faire un enclos autour de notre petit jardin. Pendant l’été, je le retrouvais avec des traces de limaces qui s’étaient promenées dessus, et pendant l’hier, il était gelé… (10 ans après, quand j' »éduquais » ma petite soeur pour qu’elle soit prête et sache quoi faire le jour où elle aura ses règles, ma mère a dit « Oh, j’ai eu tant d’enfants, j’ai plus de 50 ans et je n’ai jamais parlé de règles. Vous, vous en parlez sans honte ! » Ma pauvre mère qui n’a pas eu autant de « chance » que moi, finalement !)

Un soir, j’ai eu mes règles, sans m’en rendre compte. En me levant du coussin où j’étais assise, j’ai vu une énorme tache de sang. Mes parents étaient présents également. Ma mère a dit à mon père « Viens, on va chez H. » et ils sont partis en catastrophe, pour que je puisse faire disparaître cette tache qui devait restée invisible…

Assez tôt, la société traditionnelle kurde m’a fait comprendre qu’à cause de mon organe génital féminin, je valais moins que rien. Cela m’a traumatisée à vie. J’ai haï mon corps de femme que je n’avais pas choisi. J’ai méprisé le rôle donné aux femmes : Se marier, faire des enfants, s’occuper du foyer. Je voulais être tout, sauf une telle femme. Je me suis lancée dans les travaux réservés aux hommes : couper du bois, creuser la terre, faucher le blé, porter des charges lourdes sur le dos… (Mon corps en a pris un bon coup au passage…) Et quand je recevait des commentaires du genre : « Tu bosses comme un homme », je leur répondais que c’était des tâches qu’on pouvait réaliser avec nos mains et non pas un pénis !

Et la sexualité à « proprement » parler ?

Chez nous, une fois pubères, les filles ne pouvaient pas sortir librement pour aller chez les voisins, sauf si les voisins étaient des tantes, oncles, et on en avait des tantes et des oncles, grâce aux grand-parents qui avaient presque 10 enfants ! La virginité des filles jusqu’au mariage était (l’est encore aujourd’hui) une règle absolue à ne pas déroger pour ne pas « salir l’honneur » de la famille, tandis que les garçons peuvent sauter sur tout ce qui bouge, sans que cela pose un problème quelconque à qui que ce soit. Si par malheur, une fille transgressait cette interdiction, on la mariait avec un veuf ou un homme qui avait un handicape car elle avait perdu de sa « valeur » en perdant sa virginité. Dans certains cas, il arrive qu’elle soit tuée dans un crime d’honneur par sa propre famille pour « laver l’honneur perdue » de la famille ou qu’elle se suicide à cause de la honte qu’elle ressent.

Un jour, on parlant des préparatifs du mariage d’un de mes frères, j’avais dit en riant à mon père que j’allais fuguer avec un garçon pour échapper aux corvées du mariage, et que ce garçon ne serait ni un cousin, ni même un Kurde, que ce serait un Gitan ou un Noir car ces deux catégories de personnes avaient une image négative auprès des Kurdes à cause du racisme. Connaissant mon côté rebelle et provocateur, mon père s’est contenté de sourire et a dit qu’il se chargerai lui-même des préparatifs de mon mariage, que je n’avais pas à me soucier de cela.

Un autre jour, en discutant avec une copine – dont la nuit de noce s’était transformée en cauchemar car elle n’avait pas saigné à cause de son hymen  trop élastique- je lui ai dit que je trouvais honteux que les filles soient dans l’obligation de rester vierges jusqu’au mariage mais que les garçons n’avaient pas ce genre de règles à respecter, avant d’ajouter que j’allais moi-même déchirer mon hymen pour ne pas laisser le premier homme que j’aurais dans ma vie pavaner en disant que j’étais restée vierge pour lui. C’était un sort que m’avait réservé la nature et qu’il n’avait pas à en tirer une fierté ou satisfaction.

Le mariage également est très réglementé pour les filles. On ne se marie pas avec n’ « importe qui ». Il faut que ça soit quelqu’un de la communauté, voire un cousin. Mais les garçons peuvent sortir ou se marier avec des Martiennes, si ça les chante, car ils n’ont pas d’ « honneur » à protéger. C’est aux femmes de s’en charger, comme pour tout le reste d’ailleurs en ce qui concerne la vie domestique… et ce, chez tous les Kurdes : musulmans, sunnites, yézidis, alévis.

L’âge « idéal » pour marier les filles était de 18 – 25 ans. Au-delà de cette limite, vous étiez une vieille fille, bonne pour la casse. Aujourd’hui, cette limite a été repoussée légèrement pour les filles qui font des études supérieures, mais cela n’empêche pas les familles de les pousser à se fiancer, de préférence avec un proche, et de se marier le plutôt possible pour faire des enfants avant que l’horloge biologique de reproduction ne s’arête.

Comme je rejetais toutes les règles qu’on m’imposait à cause de mon genre, ma mère se lamentait régulièrement, disant que les gens allaient lui faire des reproches en disant qu’elle n’avait pas était capable de m’élever comme il faut.

Moi, femme, kurde, exilée, j’ai outre-passé tous ces interdits (même si je n’ai finalement pas déchiré moi-même mon hymen, ni me mariée avec un Gitan ou un Noir, pas encore !). J’ai reçu des coups, subi des traumatismes, mais je n’ai rien lâché. J’ai eu une vie sexuelle « libre », sans être mariée. Mais j’ai mis des années avant d’avoir du plaisir charnel, entre des maux de ventre et des règles douloureuses. Mais j’ai enfin réussi à me (dé)construire toute seule, envers et contre tous, dont ma famille.

 

Il m’a fallu des années pour me faire accepter des miens telle que je suis, mais j’y suis enfin arrivée. Je me considère comme étant une femme plutôt libre et les mots et l’humour me sont d’un secours inestimable pour continuer dans la vie, malgré mes blessures multiples. En espérant que ce témoignage aidera d’autres filles/femmes kurdes à ne plus se sentir coupables de ne pas entrer dans les moules-prisons qu’on a fabriquées pour elles.

A ma grande sœur dont j’entendais les pleurs silencieux avant son mariage, qu’elle avait accepté car elle avait plus de 25 ans. J’aurais aimé te consoler mais je ne savais pas comment.

A toutes les filles/femmes kurdes brimées dans leur vie sexuelle

A mes chenapans d’enfants

A mon cœur qui m’a fait voir des vertes et des pas mûres

A mes amours du passé-présent-futur

Keça Bênav / La fille sans nom (en kurde, Bênav signifie « sans nom » et Keç « fille »)

3 Commentaires

  1. ma chère Keça Benav, j’ai bien aimé ton témoignage qui parle d’une souffrance commune à la majorité des filles/femmes kurdes. Nous avons toutes subies de plus en moins, les mêmes entraves pour pouvoir finalement reconstruite une nouvelle identité sexuelle. Pourtant, un élément qui m’a marqué dans ton témoignage dont j’ai du mal à saisir, c’est le fait que ta mère s’en foutait de t’aider à gérer ton seignement pendant les règles, alors que souvent dans les pareils contextes, la fille reçoit cette éducation d’une manière plus ou moins caché de la part de sa mère. Je veux dire c’est assez étrange qu’une mère ne t’apprend même à comment mettre un tissu hygiénique pendant tes premiers règles.
    Qu’on soit toutes et tous bénis d’une vécue sexuelle égalitaire et une liberté de choix de l’amour.

    • Ma mère s’en « foutait » pas. Elle avait honte d’en parler. D’ailleurs, 10 ans après, quand j' »éduquait » ma petite soeur pour qu’elle soit prête et sache quoi faire le jour où elle aura ses règles, ma mère a dit « Oh, j’ai eu tant d’enfants, j’ai plus de 50 ans et je n’ai jamais parlé de règles. Vous, vous en parlez sans honte ! » Ma pauvre mère qui n’a pas eu autant de « chance » que moi, finalement !

  2. Bonjour, avant tout je suis moi-même d’origine kurde. Pourtant, je ne suis pas du même avis que vous à 100%. Oui c’est vrai que chez les kurdes la sexualité est très importante pour les femmes kurdes. En vérité ici le souci c’est que les kurdes donnent beaucoup d’importance sur l’image que les autres ont sur leurs familles.
    Par contre, il ne faut pas oublier que les kurdes de plus en plus commencent à se libéraliser aussi. Les femmes kurdes sont aujourd’hui beaucoup plus libre qu’il y a 10 ans. En tant que kurde, je parle sans souci de sexualité avec ma mère (elle aussi elle me dit je suis sans gêne) et avec les garçons je parle tranquillement aussi. Il faut juste du temps et je suis sûre que dans 1 ou 2 générations on pourra détruire ces tabous.
    Pour ma part, je suis née en Belgique et je suis assez ouverte d’esprit mais j’ai toujours aimé garder mes traditions d’origines parce que je trouve que des fois ça donne un sens à notre vie et sans cultures différentes la vie serait trop embêtant. Imaginons que tout le monde s’occidentalise dans le monde entier, alors le terme culture disparaîtrait. Personnellement je pense que beaucoup de gens n’arrivent pas à distinguer la différence entre la culture kurde et l’inégalité homme femme car l’inégalité on peut changer mais les gens veulent tout changer complètement, même la culture.

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