TURQUIE / KURDISTAN – Le soulèvement des Kurdes de Koçgiri a été écrasé par État turc le 17 juin, suivi de massacres, de la destruction de villages et du dépeuplement de la région.
L’histoire du Kurdistan est marquée par une longue résistance, des épopées héroïques, mais aussi par des trahisons répétées. Le traité de Sèvres, signé par l’Empire ottoman défait après la Première Guerre mondiale, et les Quatorze Points de Wilson avaient fait naître un immense espoir chez les intellectuels et notables kurdes.
La Société pour l’essor du Kurdistan (Kürdistan Teali Cemiyeti), fondée à Istanbul le 19 décembre 1918, intensifia son action en ouvrant 19 sections à travers le Kurdistan. L’une d’elles, celle d’Imranli (Ümraniye), était dirigée par Haydar Bey, chef influent des tribus Koçgiri.
La délégation consultative : une tactique dilatoire
Le gouvernement d’Ankara, inquiet de voir le mouvement s’étendre à Dersim, chercha à gagner du temps. Le gouverneur de Sivas, Cemal Bey, forma une « délégation consultative » composée de Mehmet Şefik Bey et de Hakkı Bey de Dersim. Après l’envoi de télégrammes aux tribus, la délégation quitta Sivas le 7 mars 1921. Elle arriva à Zara le 8 mars et à Imranli le 10 mars.
Une réponse des tribus de Dersim était déjà parvenue : « Depuis longtemps, l’armée recense musulmans et non-musulmans dans notre région. Cela prouve son intention d’éliminer les Kurdes. L’autodéfense est donc notre seule option. »
Les chefs koçgiri acceptèrent initialement les promesses de la délégation. Pourtant, tandis que celle-ci poursuivait ses efforts, l’état-major préparait une offensive militaire. Le même jour que la création de la délégation, l’état-major ordonna des mesures pour « discipliner » la région et désigna les unités concernées. Le 8 mars, un télégramme alerta le commandement de l’armée de l’Est ; le 9 mars, l’armée centrale fut mobilisée à Sivas.
Le 10 mars, le Conseil des ministres proclama la loi martiale dans le sandjak d’Erzincan, les districts de Divriği et Zara (province de Sivas) et la province d’Elazığ. Les appels des tribus restèrent sans réponse. Comprenant qu’on les berçait d’illusions, les Koçgiri passèrent à l’action.
Escalade et affrontements (mars-avril 1921)
Le 13 mars 1921, Alişêr Efendi entra dans le district de Kuruçay et prit en otage le gouverneur, des fonctionnaires et plusieurs notables. Le même jour, le Conseil des ministres étendit les pouvoirs de Nurettin Pacha, commandant de l’armée centrale. Le 14 mars, un ordre confidentiel fixa le début de l’opération militaire au 3 avril.
Les forces turques se déployèrent : 14e division de cavalerie à Sivas, 5e division caucasienne à Yozgat, bataillon d’assaut à Reşadiye, bataillon de Giresun commandé par Topal Osman à Refahiye, etc. Les ponts sur l’Euphrate furent bloqués pour isoler la région.
Nurettin Pacha proposa une amnistie générale, mais Mustafa Kemal et le gouvernement la rejetèrent et ordonnèrent le recours à la force. Ces préparatifs renforcèrent la crainte des Kurdes alévis de subir le même sort que les Arméniens quelques années plus tôt.
Face à l’absence de réponse à leurs appels pacifiques, les Kurdes de Koçgiri se soulevèrent massivement à partir du 23 mars. Femmes et enfants se réfugièrent dans les montagnes et les grottes. Les routes vers Dersim étant coupées, les combattants, armés de ce qu’ils possédaient, attaquèrent plusieurs districts (Bolucan, Kuruçay, Kemah). Les insurgés désarmaient généralement les soldats et fonctionnaires capturés avant de les libérer.
Le 5 avril, Alişêr Efendi lança avec environ 600 hommes une attaque contre Refahiye pour s’emparer de l’unité de Topal Osman. Après deux jours de combats acharnés, les forces turques, supérieures en artillerie et mitrailleuses, repoussèrent l’assaut. Les corps de 60 combattants kurdes furent exposés publiquement, provoquant une vive colère chez les Alévis. Jusqu’alors, les insurgés n’avaient tué aucun prisonnier.
Le soulèvement manquait cependant d’un commandement unifié. Les chefs tribaux combattaient de manière dispersée, dans une guerre irrégulière. Le 6 avril, la mort de Karmanlı Nuri, important leader d’Imranli, porta un coup au moral des insurgés.
Proposition d’autonomie et répression
Le 8 avril 1921, plusieurs chefs de Koçgiri et de Dersim, sur proposition d’Alişêr, envoyèrent un télégramme à la Grande Assemblée nationale. Ils demandaient la création d’une province autonome englobant Koçgiri, Zara, Divriği, Refahiye, Kuruçay et Kemah, administrée par un gouverneur kurde assisté d’un administrateur turc. Ils avertissaient que, sans réponse équitable, le soulèvement pourrait s’étendre à Erzincan, Van et Diyarbakır. En gage de bonne volonté, ils libérèrent plusieurs otages.
Ces revendications faisaient écho à l’article 11 de la Loi sur l’organisation fondamentale du 20 janvier 1921, qui prévoyait une large autonomie locale pour les provinces. Ces dispositions ne furent jamais appliquées.
Après l’échec de la délégation consultative, Haydar Bey appela son frère Alişan Bey à Dersim à l’aide, avertissant d’un risque de massacre comparable à celui des Arméniens. Environ 500 hommes de Dersim vinrent soutenir les Koçgiri.
Les massacres d’avril-juin 1921
Le 10 avril 1921, l’armée centrale lança une vaste offensive de destruction. Villages incendiés, populations massacrées, pillages systématiques marquèrent la campagne. Pusansê (Çengerli) fut entièrement rasé le 11 avril. Les tribus de Dersim venues en renfort subirent de lourdes pertes.
Nurettin Pacha utilisa une propagande habile pour diviser : il souligna l’identité alévie des Koçgiri auprès des tribus sunnites et leur identité kurde auprès des villages turcs alévis. Des tribus alliées (Balaban, Kureyşan, Abasan) bloquèrent les routes d’évasion. Des centaines de civils fuyant les combats furent tués.
Fin mai, environ 500 combattants avaient été tués. Plus de 50 chefs tribaux, dont Haydar Bey, s’étaient rendus début juin. Alişan Bey et Alişêr Efendi figuraient parmi les fugitifs.
Au total, 1 703 houses kurdes furent incendiées (1 403 à Zara, 125 à Refahiye, etc.). Des milliers de têtes de bétail et de charrettes de céréales furent pillées et envoyées vers Giresun, où Topal Osman les écoulait. Des centaines d’otages furent déportés à Sivas ; certains, comme Zalim Çavuş et Seyit Ezîz, furent exécutés.
Le soulèvement fut totalement réprimé le 17 juin 1921. Des villages entiers furent détruits. Ebubekir Hazım Tepeyran, ancien gouverneur de Sivas, évoqua 132 villages ruinés, des centaines de morts et des milliers de personnes condamnées à la faim et à la misère. Le député Emin Bey dénonça les exactions, viols et pillages commis sous les ordres de Nurettin Pacha.
Le rapport d’enquête et les suites
La Commission d’enquête parlementaire sur Koçgiri confirma les destructions massives, le pillage et environ un millier de morts. Le Parlement vota une amnistie générale, motivée en partie par les besoins politiques d’Ankara face à d’autres foyers de résistance.
Aucune poursuite sérieuse ne fut engagée contre Nurettin Pacha ni Topal Osman, protégés par Mustafa Kemal. Nurettin Pacha devint député ; Topal Osman fut tué en 1923 dans d’autres circonstances. Le gendre de Nurettin, Abdullah Alpdoğan, jouerait un rôle majeur dans le massacre de Dersim en 1937-1938.
Alişan Bey se rendit et fut amnistié. Haydar Bey et d’autres rentrèrent à Imranli. Alişêr Efendi, poète, barde et leader charismatique, refusa de se rendre. Avec son épouse Zarîfe, il se réfugia dans une grotte du mont Tujik sur les conseils de Seyit Rıza. Le 9 juillet 1937, ils furent assassinés dans une embuscade tendue par des collaborateurs de l’État. Leurs têtes furent présentées à Abdullah Alpdoğan.
Le soulèvement de Koçgiri reste un chapitre tragique et fondateur de la résistance kurde moderne : une révolte animée par l’espoir d’autonomie ou d’indépendance, brisée par la force militaire et la division, mais dont la mémoire perdure dans la conscience collective kurde. (ANF)