AccueilKurdistanLa « turquification » : le tournant stratégique d'Öcalan et le débat...

La « turquification » : le tournant stratégique d’Öcalan et le débat au sein du mouvement kurde

La « turquification », également appelée stratégie de turquification, désigne le tournant politique majeur opéré par Abdullah Öcalan après son arrestation et son emprisonnement en 1999 sur l’île d’Imralı. Fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en 1978, Öcalan passe d’une lutte initialement orientée vers l’indépendance ou l’autonomie kurde à une nouvelle approche : la promotion d’une démocratisation radicale de la Turquie entière.

Dans cette perspective, il encourage le mouvement kurde à abandonner progressivement les revendications d’autonomie territoriale ou de droits spécifiques en tant que minorité nationale, pour intégrer pleinement les Kurdes aux structures politiques turques existantes, tout en transformant ces structures de l’intérieur par le bas. Ce virage est souvent présenté par ses partisans comme une évolution pragmatique et visionnaire, adaptée à la réalité géopolitique et aux échecs des modèles nationalistes classiques.

Le point de vue du mouvement kurde : une stratégie de démocratisation et d’autonomie démocratique

Du point de vue d’Öcalan et de la grande majorité du mouvement kurde en Turquie (PKK, HDP puis DEM Parti), ce tournant ne constitue pas un renoncement, mais une rupture créative avec le paradigme obsolète de l’État-nation. Influencé notamment par la pensée de Murray Bookchin (écologie sociale et municipalisme libertaire), Öcalan développe le confédéralisme démocratique à partir de 2005. Ce modèle rejette à la fois le séparatisme étatique et l’assimilation forcée, pour proposer une organisation politique non étatique fondée sur :

  • la démocratie directe à travers des assemblées locales et des conseils populaires ;

  • l’égalité des genres (Jin, Jiyan, Azadî – Femme, Vie, Liberté) ;

  • l’écologie et l’économie solidaire ;

  • le pluralisme culturel et la coexistence des peuples.

Dans cette vision, les Kurdes ne cherchent plus à créer un État kurde séparé (considéré comme une « distorsion capitaliste » et nationaliste dépassée), mais à construire une démocratie sans État qui s’applique à toute la Turquie et, potentiellement, à l’ensemble du Moyen-Orient. L’intégration dans les structures turques n’est donc pas une soumission, mais une stratégie offensive : il s’agit de démocratiser la Turquie « de l’intérieur », de briser le centralisme autoritaire kémaliste et d’obtenir, par la participation politique de masse, une reconnaissance culturelle et des droits concrets pour tous les peuples opprimés, Kurdes inclus.

Le Parti démocratique des peuples (HDP), fondé en 2012, incarne concrètement ce projet. Selon ses dirigeants et ses soutiens kurdes, le HDP a été créé précisément pour dépasser le cadre étroit « kurde seulement » et construire une alliance large avec les forces démocratiques turques, les minorités, les féministes, les écologistes et la gauche. Son succès électoral relatif (notamment en 2015) a démontré, pour beaucoup de Kurdes, que cette stratégie permettait d’influencer la politique nationale, de briser l’isolement du mouvement et d’avancer vers une paix durable sans guerre.

Öcalan et ses partisans soulignent que cette approche a permis de mettre fin à des décennies de conflit armé coûteux, d’internationaliser la question kurde sur le terrain des droits humains et de la démocratie, et d’expérimenter des formes d’autonomie locale (comme dans les municipalités kurdes avant leur mise sous tutelle). Pour eux, reconnaître la légitimité de l’État turc et de ses frontières n’est pas une trahison, mais un réalisme nécessaire pour construire la paix et la fraternité des peuples au sein d’une Turquie pluraliste.

Les critiques : une continuité de l’assimilation ?

Cette stratégie fait cependant l’objet de vives critiques, y compris au sein même de cercles kurdes ou parmi des observateurs extérieurs. Certains estiment qu’elle s’inscrit, sous une forme volontaire et « démocratique », dans la continuité historique de la politique d’assimilation de l’État turc, connue sous le nom de Türkleştirme (turquification ethnique forcée).

Dans leur ouvrage Kurdish Paradox of Statelessness: Öcalan’s Confederalism and Turkeyification Strategies (Springer, 2025), Kamal Soleimani (docteur en histoire islamique et moyen-orientale, ancien chercheur associé à l’Université Columbia) et Behrooz Shojai (chercheur et maître de conférences à l’Université d’Uppsala) formulent l’une des critiques les plus radicales.

Ils distinguent formellement la turquification (en turc : Türkiyeleşme ou Türkiyeyileşme) promue par Öcalan de la turquification étatique historique, mais estiment qu’en pratique, les deux ne diffèrent pas fondamentalement. Selon eux, en reconnaissant explicitement la Constitution turque (notamment l’article 66 qui définit tout citoyen comme « Turc »), les frontières de l’État et en qualifiant les revendications d’autonomie fédérale ou de reconnaissance officielle du kurde de « dangers », Öcalan conduit paradoxalement à une assimilation volontaire des Kurdes. Ils relèvent également ses déclarations de 1999 où il se disait prêt à « servir l’État turc » pour la paix.

Les auteurs dénoncent une partie de la littérature universitaire qu’ils jugent trop complaisante envers Öcalan et appellent à une réévaluation critique de son projet, qui, selon eux, perpétue les structures coloniales turques sous un nouveau discours confédéral.

Un débat ouvert au cœur de la question kurde

Le concept de turquification cristallise ainsi les tensions profondes du mouvement kurde contemporain : entre réalisme politique et préservation d’une identité nationale distincte, entre intégration et autonomie radicale, entre démocratisation générale de la Turquie et droits collectifs kurdes spécifiques.

Pour une large partie du mouvement kurde en Turquie, le confédéralisme démocratique reste une utopie concrète et émancipatrice, la seule voie viable vers la liberté dans un contexte où la création d’un État-nation kurde apparaît impossible ou contre-productive. Pour ses critiques, il risque de diluer la lutte kurde et de renforcer, à terme, le système qu’il prétend transformer.

Ce débat dépasse largement la Turquie : il interroge la capacité des mouvements nationaux opprimés à inventer de nouvelles formes de souveraineté au XXIe siècle, au-delà du modèle classique de l’État-nation.

Sources

1. Livre de Kamal Soleimani & Behrooz Shojai – Kurdish Paradox of Statelessness: Öcalan’s Confederalism and Turkeyification Strategies (Palgrave Macmillan, 2025)

2. Déclarations d’Abdullah Öcalan lors de son procès en 1999

La phrase la plus souvent citée est : « Pour la paix et la fraternité, je suis prêt à servir l’État turc » (en turc : « Barış ve kardeşlik için Türk devletine hizmet etmeye hazırım »).

Liens vers des articles de presse rapportant ces déclarations :

3. Analyses du Middle East Institute et de médias turcs sur la fondation du HDP

Le Middle East Institute (MEI) a publié plusieurs analyses sur le HDP et le confédéralisme démocratique d’Öcalan.