L’une des questions les moins abordées dans le plan de guerre américano-israélien contre l’Iran depuis le 28 février 2026 concerne la raison pour laquelle le front kurde iranien ne s’est pas transformé en un front terrestre actif au Kurdistan oriental (nom utilisé dans la littérature politique kurde pour désigner les régions kurdes de l’ouest de l’Iran), malgré la présence d’organisations kurdes armées et malgré la géographie frontalière avec la région du Kurdistan irakien, qui offre théoriquement un espace opérationnel considérable.
Une analyse purement militaire ne suffit pas à expliquer la situation. Certes, l’Iran a proféré des menaces directes à l’encontre de la région du Kurdistan irakien, mettant en garde contre toute action armée lancée contre elle depuis les camps des partis kurdes, dont la plupart sont situés dans des zones sous l’autorité du gouvernement régional du Kurdistan. Il est également vrai que la Turquie a rapidement mis en garde le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK) contre toute incursion en Iran. Mais tout cela ne suffit pas à expliquer pourquoi les partis kurdes n’ont pas répondu à la demande directe du président américain Donald Trump de participer à des opérations terrestres – au point que le nom des Kurdes en Iran a fait la une des médias internationaux et que des informations erronées ont circulé concernant une attaque terrestre kurde au début du conflit.
La question est largement liée au niveau de confiance politique que les partis kurdes iraniens accordent à l’acteur censé parrainer une telle intervention, à savoir les États-Unis. Dans ce contexte, une hypothèse importante se dégage : l’expérience acquise par les Kurdes au cours de l’année écoulée en Syrie, sous la direction de l’envoyé américain Tom Barrack, a constitué un frein politique transfrontalier, rendant les Kurdes d’Iran plus prudents et moins enclins à s’engager dans une aventure terrestre sans garanties politiques préalables.
Hypothèse principale
Cette hypothèse repose sur l’idée que les Kurdes d’Iran n’ont pas perçu la guerre en cours contre Téhéran uniquement sous l’angle de l’épuisement du régime iranien. Ils ont également pris en compte les approches concrètes adoptées par Washington à l’égard des Kurdes de Syrie et d’Irak ces dernières années. Au Kurdistan irakien, Washington n’a pas soutenu le référendum d’indépendance organisé à l’automne 2017 et n’a déployé aucun effort pour mettre fin aux attaques des milices des Forces de mobilisation populaire (FMP) dans la région. Depuis la nomination de Tom Barrack comme envoyé spécial pour la Syrie en mai 2025, la politique américaine s’est clairement orientée vers la priorité accordée à la « réunification de l’État syrien » et à l’intégration des Forces démocratiques syriennes (FDS) au sein de la nouvelle autorité centrale de Damas.
Barrack a publié une série de déclarations sur les inconvénients de la gouvernance autonome dans les États – des remarques que les centralistes nationalistes ont exploitées pour légitimer de nouvelles guerres d’extermination en Syrie. Ses déclarations ont même encouragé les milices des Forces de mobilisation populaire à remettre en question l’expérience de la région du Kurdistan irakien, se félicitant des propos controversés de Tom Barrack lui-même sur l’échec du fédéralisme en Irak – propos qu’aucun homme politique irakien hostile à la région n’avait osé tenir depuis la chute du régime de Saddam Hussein.
Premièrement : quel rôle a joué Tom Barrack dans le dossier syrien ?
Lorsque Barrack s’est impliqué dans le dossier syrien, il avait une vision claire du type d’État que Washington souhaitait instaurer dans la Syrie post-Assad : un État centralisé doté d’une autorité unique, d’une armée unique et de pouvoirs locaux limités. Cette orientation s’est imposée progressivement, en œuvrant à la dissolution des Forces démocratiques syriennes (FDS), ou tout au plus à leur intégration aux institutions étatiques syriennes, guidée par une idéologie de non-coexistence. Barrack a présenté ces idées, avec l’aval de l’administration Trump, comme des mesures qui permettraient ultérieurement un retrait américain total de Syrie, tout en signalant à plusieurs reprises que Washington ne voyait plus d’avenir à long terme pour un partenariat distinct avec l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie.
Cette approche a pris encore plus d’importance lorsque Washington, par l’intermédiaire de Barrack, a approuvé l’intégration de milliers d’anciens combattants étrangers dans la nouvelle structure militaire syrienne, à condition de « transparence », alors même que nombre d’entre eux avaient appartenu à des formations rebelles djihadistes. Auparavant, cette question constituait l’un des obstacles les plus complexes au rapprochement occidental avec Damas.
Du point de vue kurde, Washington – représenté par Tom Barrack – semblait plus flexible quant à l’intégration des individus issus du milieu de Hayat Tahrir al-Sham et d’Al-Qaïda, tout en insistant davantage pour pousser les Kurdes à abandonner leur propre formule politique et militaire au profit d’une vision djihadiste qui prétend avoir abandonné le djihad mais conserve tous les outils de la mobilisation djihadiste dans tout conflit interne.
Les efforts visant à appliquer des modèles de gouvernance décentralisée dans la région, malgré les promesses qu’ils portent pour des sociétés épuisées par de longues années de dictature et de guerres, seront inévitablement complexes, inégaux, vulnérables aux revers et sujets à des manipulations extérieures.
Lorsque Tom Barrack a déclaré que « le fédéralisme ne fonctionne pas » en Syrie et en Irak, il réaffirmait une conception internationale vieille d’un siècle, une conception qui, à maintes reprises, n’a pas permis d’instaurer la paix, la stabilité ni la justice dans la région. Sa déclaration, qui critiquait notamment la lenteur des Forces démocratiques syriennes à négocier avec les nouvelles autorités de Damas, laissait entendre que la gouvernance décentralisée constituait un obstacle à la résolution du conflit. Les dirigeants de ce qu’on a appelé le « nouveau centralisme » se sont empressés d’exploiter cette rhétorique pour lancer une attaque sanglante contre les Druzes à Soueïda, tout en menaçant les Kurdes comme prochaine cible.
Une analyse antérieure du Centre d’études kurdes a souligné que ce n’est pas le fédéralisme qui a déstabilisé l’Irak, contrairement à ce que suggérait Barrack, mais plutôt la contestation de ce modèle qui a ravagé le pays après des années de convergence du terrorisme sur son territoire, créant un véritable « incubateur de terreur ». L’idéologie djihadiste n’a pas réussi à gouverner l’Irak, mais elle a jeté les bases d’une dévastation structurelle, au point que même les vainqueurs sont devenus des instruments de destruction et de corruption. En définitive, ce n’est pas le fédéralisme qui est inefficace, mais plutôt la contestation de ce modèle qui a nui à l’expérience irakienne, laquelle demeure néanmoins plus favorable que celle de ses voisins en matière de répartition des pouvoirs entre les régions et le pouvoir central.
Les États centralisés du Moyen-Orient n’ont engendré ni unité ni stabilité. Au contraire, ils ont semé la division, créé des vides de pouvoir et déclenché des cycles de violence dont les effets se sont propagés au-delà des frontières. En concentrant le pouvoir entre les mains d’élites restreintes, ces systèmes ont engendré des facteurs d’émigration massifs et de déplacements de population. Parallèlement, les structures autoritaires ont contribué à créer un terreau fertile pour l’extrémisme et le terrorisme.
Les effets cumulatifs de ces dynamiques révèlent l’ampleur des risques associés à de tels systèmes politiques. Supposer que la réactivation ou le maintien du même modèle central autoritaire pourrait aboutir à des résultats différents revient à ignorer des décennies de preuves démontrant le contraire.
Deuxièmement : Les réalités de terrain observées par les Kurdes d’Iran
Le 8 janvier 2026, le ministère syrien de la Défense a annoncé un cessez-le-feu dans trois quartiers d’Alep après trois jours d’attaques violentes contre les forces locales, au milieu de bombardements, d’incendies, de déplacements massifs de population et de graves violations.
Le débat n’est plus théorique, opposant centralisation et décentralisation. Il reflète désormais un modèle montrant que le nouvel État de Damas est prêt à recourir à la force dans les zones à forte présence kurde en cas d’enlisement des négociations.
Lors de l’offensive lancée en janvier 2026 contre les zones situées à l’est de l’Euphrate, Washington n’a pas explicitement objecté à une opération limitée contre les Forces démocratiques syriennes (FDS). Cependant, l’opération, telle qu’elle s’est déroulée, s’est transformée en une véritable guerre d’envergure contre les Kurdes. En réaction, le commandant général des FDS, Mazloum Abdi, a décrété une mobilisation générale dirigée à la fois contre les forces syriennes et, plus spécifiquement, contre la politique américaine.
Quelques jours plus tard, la situation s’est envenimée. Le 21 janvier 2026, Reuters a publié une enquête révélant comment Ahmed al-Sharaa avait repris le contrôle de zones auparavant sous contrôle des FDS, avec le soutien indéfectible de Washington. Selon ce rapport, des responsables syriens avaient proposé à Paris une opération limitée pour reconquérir certains secteurs, sans rencontrer d’objection. Deux semaines plus tard, au début de l’offensive, Washington a commencé à faire savoir aux FDS qu’il réduisait son soutien traditionnel, d’après un diplomate américain et d’autres sources. Reuters a également rapporté, citant trois sources, que Barrack avait déclaré au commandant des FDS, Mazloum Abdi, lors d’une réunion le 17 janvier 2026 au Kurdistan irakien, que les intérêts américains allaient à Ahmed al-Sharaa plutôt qu’aux FDS.
Pour les Kurdes d’Iran, cela suffisait à renforcer une impression pessimiste : si tel est le sort du Rojava après des années de combats aux côtés de Washington, quel serait le sort des Kurdes d’Iran s’ils entraient en guerre pour se retrouver ensuite confrontés à un État centralisé encore plus extrême ?
Troisièmement : Comment le modèle syrien a influencé les calculs des Kurdes d’Iran
Le 6 mars 2026, l’Associated Press rapportait, citant des dirigeants kurdes du Kurdistan oriental, qu’ils ne prévoyaient pas d’attaque transfrontalière imminente contre l’Iran, mais qu’ils pourraient se joindre à une invasion terrestre si les États-Unis en lançaient une. Cependant, tous s’accordaient à dire que les Kurdes « ne devaient pas se mettre en première ligne de l’attaque ». Cette phrase révèle toute leur prudence. L’enjeu n’est plus la présence de combattants ni la capacité d’opérer à travers les montagnes frontalières, mais bien la question suivante : qui garantira l’avenir après la guerre ?
De ce point de vue, la position inflexible des partis kurdes iraniens – ou ce que certains milieux américains et israéliens considéraient comme des « conditions impossibles » – se comprend. Ces partis analysaient très probablement l’expérience syrienne point par point. Ils constataient que Washington poussait le Rojava vers l’intégration à un État centralisé tout en ouvrant la voie à une opération militaire aux caractéristiques génocidaires contre les Kurdes. Dans ce contexte, exiger des garanties politiques et juridiques bien plus solides devenait inévitable, car l’alternative pourrait être pire que de rester totalement à l’écart du conflit.
Quatrièmement : Pourquoi ce facteur a-t-il eu plus d’influence que le facteur militaire ?
Les Kurdes d’Iran ne perçoivent pas la guerre comme un simple épisode tactique, mais comme une étape vers l’après. À leurs yeux, l’après est plus dangereux encore que les combats eux-mêmes. S’ils participent à l’affaiblissement de Téhéran ou à l’ouverture d’un large front intérieur sans garanties claires de la part des États-Unis concernant le futur système politique, la décentralisation, les droits nationaux ou la protection contre les représailles d’une nouvelle autorité ou d’interventions régionales ultérieures, ils pourraient se retrouver confrontés à une version iranienne de la guerre encore plus violente que celle subie par les Kurdes en Syrie.
Le modèle syrien leur a fourni un tableau presque complet : une longue guerre, un partenariat avec Washington, une structure d’autogestion relativement cohérente, suivie d’intenses pressions américaines pour un retour au centre, parallèlement à une volonté décroissante de protéger cet arrangement sur le terrain.
Cinquièmement : L’importance du facteur turc dans cette évaluation
Un autre élément a accru la prudence des Kurdes d’Iran : l’expérience syrienne a également démontré comment les pressions américaines se conjuguent aux objections turques. Tout mouvement kurde d’envergure en Iran, sans engagement juridique formel des États-Unis, signifierait non seulement une confrontation avec Téhéran, mais pourrait aussi susciter l’hostilité d’autres gouvernements centraux de la région, notamment la Turquie, plaçant ainsi les forces kurdes dans un encerclement géographique sur plusieurs fronts.
Scénarios possibles
Le premier scénario, et le plus probable, est que l’hésitation des Kurdes iraniens persistera tant que Washington sera incapable de fournir des garanties politiques allant au-delà d’accords temporaires. Dans ce cas, des mouvements limités ou des opérations symboliques pourraient encore avoir lieu, mais sans pour autant déboucher sur un front terrestre d’envergure.
Le second scénario envisage la possibilité que les États-Unis tentent ultérieurement, si la guerre se poursuit, de rétablir la confiance par le biais d’engagements politiques, d’accords ou d’un soutien plus direct. Toutefois, le succès de ces efforts restera limité sans un véritable changement de comportement de leur part envers les Kurdes en Syrie même. Les signaux négatifs en provenance de l’est de l’Euphrate ont suscité des inquiétudes au sein de la communauté kurde.
Le troisième scénario, le moins probable, est qu’une évolution dramatique de la situation sur le terrain en Iran puisse pousser certains partis kurdes à prendre le risque de semer le chaos et à ouvrir un large front malgré leurs réticences. Cependant, les informations disponibles à ce jour ne laissent pas penser qu’il s’agit de leur option privilégiée, notamment compte tenu de leur refus catégorique de devenir le fer de lance d’une attaque sans un engagement américain sous la forme d’une loi votée par le Congrès, semblable à la loi de libération de l’Irak qui a permis le renversement du régime de Saddam Hussein en 2003.
Conclusion
L’absence d’une « armée terrestre kurde » dans la guerre en Iran reflète un manque de confiance dans le plan américain pour « l’après-guerre ».
Il est probable que l’une des principales raisons de l’échec de Washington à transformer les Kurdes d’Iran en une force terrestre efficace dans le conflit en cours soit l’érosion de la confiance des Kurdes envers l’administration américaine, suite aux événements survenus en Syrie en 2025 et janvier 2026. Cela ne signifie pas pour autant que Tom Barrack soit le seul facteur, ni que les partis kurdes iraniens étaient initialement prêts à entrer en guerre et se soient ensuite retirés uniquement à cause de lui. Mais il a probablement été l’une des raisons les plus importantes de cette réévaluation, qui a conclu que l’implication des Kurdes iraniens apparaissait très risquée et n’offrait que des gains limités.
La politique américaine concernant la question kurde en Syrie a contribué à compromettre la possibilité de tirer profit des forces kurdes en Iran – le seul acteur local capable d’étendre la guerre sur le territoire iranien par le biais d’une campagne terrestre organisée.
Article publié par l’unité d’études iraniennes sur le site The Kurdish Center For Studies « How Tom Barrack Caused Washington to Lose the “Kurdish Army” in Iran«