IRAK / KURDISTAN – Dans un contexte régional marqué par les tensions, les conflits armés et les frappes transfrontalières entre l’Iran, l’Irak et la Turquie, les Kurdes d’Iran et d’Irak sont particulièrement vulnérables à la désinformation. Des rapports non vérifiés circulent quotidiennement sur les réseaux sociaux et dans certains médias, accusant souvent des groupes kurdes d’activités militaires qu’il est logistiquement ou politiquement impossible de réaliser. Ces fausses informations contribuent à alimenter les tensions, à justifier des opérations militaires et à stigmatiser des communautés déjà fragilisées.
Un exemple concret de cette désinformation a été mis en lumière par Dunya Basol dans un poste détaillé. Selon certains rapports, le 1er avril 2026, un tunnel prétendument utilisé pour transférer des groupes armés du KRG (Gouvernement régional du Kurdistan irakien) vers l’Iran aurait été ciblé lors d’une opération d’embuscade et d’encerclement. La tentative d’entrée aurait échoué, entraînant des victimes. Quelques heures plus tard, la même zone aurait été visée par une frappe aérienne nocturne menée par un avion de chasse. Pourtant, comme l’explique Dunya Basol, « ce n’est pas tout à fait possible ».
Les impossibilités géographiques et militaires
Dunya Basol déconstruit l’histoire point par point en s’appuyant sur la géographie précise de la région de Hakurkê et sur les réalités du terrain :


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Le nord de Hakurkê (zone souvent encadrée en bleu sur les cartes) est sous le contrôle total de l’armée turque, qui y maintient de nombreuses bases militaires. Il s’agit également de la terre tribale des Kurdes Bradost, qui ne tolèrent absolument pas la présence du PKK et entretiennent des liens cordiaux avec les Kurdes iraniens. Un tunnel partant de cette zone pour transférer des combattants semble donc hautement improbable.
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Le sud de Hakurkê (zone souvent encadrée en rose) abrite encore des camps du PKK et constitue un bastion pour ce groupe. Cependant, il est logistiquement impossible d’atteindre le réseau de tunnels précis mentionné dans les rapports depuis cette position.
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La zone du choc rapporté correspond à un territoire traditionnel du PDKI (Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, encadré en vert). Les membres du PDKI se déplacent souvent aux côtés des civils. Sous la politique actuelle de « patience stratégique » du PDKI, qui vise à s’éloigner de la guerre en cours, une présence du PJAK/PKK ne serait tout simplement pas autorisée.
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La zone encadrée en rouge a accueilli autrefois une présence importante du PKK, y compris des camps permanents dans les années 1980 et 1990. Aujourd’hui, elle ne compte ni camps permanents ni mobiles, et seulement une très faible présence armée éventuelle. Juste de l’autre côté de la frontière, en Iran, existent deux petits camps semi-mobiles et saisonniers du PJAK, mais ils ne disposent pas d’un réseau de tunnels capable de transférer des groupes armés.
Ainsi, indépendamment du groupe armé qui aurait pu être impliqué, il est pratiquement impossible d’attribuer cet incident à des membres du PKK/PJAK, du PDKI ou du PAK (Parti de la liberté du Kurdistan). Les dynamiques tribales, le contrôle turc, les politiques internes kurdes et la configuration du terrain rendent ces récits incohérents.
Un phénomène récurrent
Dunya Basol insiste sur un point essentiel : des dizaines d’informations de ce type surgissent chaque jour. Dans le « brouillard de la guerre » (fog of war), où les frappes iraniennes, turques ou autres se multiplient contre des positions kurdes en Irak, la désinformation devient une arme à part entière. Elle sert parfois à justifier des opérations militaires, à discréditer des partis d’opposition kurdes iraniens (comme le PDKI ou le Komala) ou à semer la division entre les différentes composantes kurdes.
Les Kurdes d’Iran, dont les bases se trouvent souvent en exil dans le Kurdistan irakien, et les Kurdes d’Irak, pris entre les feux croisés des puissances régionales, paient un lourd tribut à ces narratifs manipulés. Les attaques récurrentes contre des camps d’opposition kurde iranienne, les accusations infondées de collaboration avec des puissances étrangères, ou les rumeurs de tunnels et d’infiltrations massives, compliquent encore davantage leur situation déjà précaire.
Pourquoi la vigilance est-elle cruciale ?
Dans un Moyen-Orient en ébullition, où les conflits s’entremêlent (tensions irano-turques, présence du PKK, opposition kurde à Téhéran, etc.), il est indispensable de croiser les sources et d’analyser les faits sur le terrain plutôt que d’accepter aveuglément les premiers rapports. Comme le conclut Dunya Basol : il faut être prudent avant d’accepter ces informations comme vraies.
La désinformation ne tue pas seulement la vérité ; elle peut aussi servir de prétexte à des violences supplémentaires contre des populations civiles kurdes, déjà confrontées à la répression, aux bombardements et à l’instabilité chronique.
Cet exemple illustre parfaitement comment, dans les guerres modernes, les cartes, les réalités tribales et les politiques locales permettent de démasquer les récits simplistes ou manipulés. Une lecture attentive et géographiquement informée reste le meilleur rempart contre la propagande.