KURDISTAN – Le 16 mars 1988 demeure l’un des jours les plus sombres de l’histoire kurde moderne. Ce jour-là, le nom d’Halabja (Helebce) fut à jamais associé à la mort et au silence du monde. À cette époque, le régime baasiste irakien de Saddam Hussein était engagé dans une guerre longue et épuisante contre l’Iran, un conflit qui s’éternisait bien au-delà des prévisions de Bagdad et qui, peu à peu, se retournait contre l’Irak.
Lorsque Saddam Hussein a lancé la guerre, il pensait pouvoir vaincre rapidement le gouvernement iranien nouvellement établi. L’une de ses principales préoccupations était la propagation de la révolution islamique iranienne en Irak. L’Irak comptait une majorité chiite, tandis que le pouvoir politique était détenu par une minorité sunnite au sein du régime baasiste. Bagdad craignait que l’influence de la révolution chiite iranienne n’incite la population chiite irakienne à se soulever contre le gouvernement. Saddam recherchait donc une victoire rapide pour contrer cette influence et consolider son pouvoir.
Mais à mesure que la guerre se prolongeait et que les capacités militaires de l’Iran se renforçaient, les forces irakiennes furent contraintes de se replier dans plusieurs zones. Sous la pression croissante, Saddam choisit une voie empruntée par de nombreux dictateurs en temps de crise : la vengeance contre des civils sans défense.
La ville kurde d’Halabja, dans la province de Souleimaniye, a été victime de cette décision. Le régime irakien a utilisé des armes chimiques contre une ville peuplée de civils. Cette attaque visait non seulement à intimider les forces iraniennes, mais aussi à semer la terreur parmi les groupes politiques kurdes du Kurdistan irakien, notamment l’Union patriotique du Kurdistan.
Au petit matin du 16 mars, quelques jours avant Newroz, le Nouvel An kurde, la mort s’est abattue sur Halabja. Les habitants s’apprêtaient à accueillir le printemps lorsque l’odeur de pommes a envahi les rues, signe annonciateur d’une attaque chimique mortelle. En quelques minutes, des milliers de personnes ont péri. Plus de 5 000 civils ont été tués, et beaucoup d’autres ont souffert de séquelles à long terme. Halabja est devenue l’un des exemples les plus choquants de l’utilisation d’armes de destruction massive contre des civils.
Cette tragédie n’était pas seulement un crime ; elle est aussi devenue le symbole du silence du monde. Malgré l’ampleur du désastre, la communauté internationale n’a pas réagi avec la gravité qu’exigeait ce crime. Ce silence demeure depuis lors l’une des plus sombres taches sur la conscience du monde.
Pour le peuple kurde, Halabja fut une douloureuse leçon historique : dans les moments décisifs, les puissances régionales et mondiales peuvent faire passer leurs intérêts politiques avant la vie d’un peuple. Au cours des années suivantes – de la guerre du Golfe en 1991 aux événements en Syrie et au Rojava – l’expérience kurde a souvent démontré avec quelle facilité leur sort peut être négligé dans les calculs des États puissants.
C’est pourquoi beaucoup estiment qu’au Moyen-Orient actuel, sur fond de tensions régionales croissantes – notamment face à la confrontation de plus en plus vive entre l’Iran et Israël – le risque de tragédies similaires ne doit pas être négligé. L’histoire a montré que des gouvernements sous pression peuvent recourir à une répression féroce pour semer la terreur ou adresser un message à leurs ennemis. Dans ce contexte, on craint que le Kurdistan iranien (Rojhelat) ne redevienne un foyer de tensions, exposant les civils kurdes à des risques de violence et de répression. Parallèlement, les puissances mondiales ne font pas nécessairement de la sécurité ou des intérêts du peuple kurde une priorité.
Se souvenir d’Halabja, ce n’est donc pas seulement commémorer une tragédie passée ; c’est aussi un avertissement pour le présent et l’avenir. Une nation qui a subi une telle catastrophe ne peut se permettre d’ignorer le risque qu’elle se reproduise.
Dans ce contexte, le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK) a déclaré dans un communiqué marquant l’anniversaire de la tragédie :
« Le 16 mars marque le génocide perpétré contre le peuple kurde à Halabja en 1988, lorsque le régime baasiste irakien a tué près de cinq mille civils à l’aide d’armes chimiques. Le PJAK condamne ce crime contre l’humanité, honore la mémoire des victimes et souligne que le peuple kurde n’oubliera jamais cette tragédie. »
Halabja rappelle au monde que le silence face à l’injustice peut engendrer sa répétition. C’est pourquoi la conscience historique et la vigilance politique demeurent essentielles pour éviter que des tragédies comme celle d’Halabja ne se reproduisent. (Rojhilat Info)