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La Turquie, l’Iran et l’équilibre régional après le 7 octobre

MOYEN – ORIENT – « Au-delà de leur coordination de longue date, fondée sur des inquiétudes communes concernant la question kurde, les deux gouvernements ont de plus en plus perçu l’influence régionale croissante d’Israël comme une menace stratégique, incitant ainsi à une coopération plus étroite. Pourtant, derrière cette apparente convergence, l’équilibre régional a basculé nettement en faveur de la Turquie (…). »

L’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et l’escalade régionale qui s’en est suivie ont marqué un tournant décisif dans la géopolitique du Moyen-Orient. La crise a remodelé les alliances, modifié la perception des menaces et mis en lumière l’évolution du rapport de forces entre deux des acteurs les plus influents de la région : la Turquie et l’Iran. À première vue, Ankara et Téhéran semblaient converger. Au-delà de leur coordination de longue date, fondée sur des inquiétudes communes concernant la question kurde, les deux gouvernements ont de plus en plus perçu l’influence régionale croissante d’Israël comme une menace stratégique, incitant ainsi à une coopération plus étroite. Pourtant, derrière cette apparente convergence, l’équilibre régional a basculé nettement en faveur de la Turquie, laissant l’Iran plus vulnérable, plus contraint et structurellement désavantagé. Le paradoxe actuel est que la crise qui a poussé les deux voisins du même côté de la barrière a simultanément engendré une nouvelle asymétrie, dans laquelle Ankara détient le pouvoir de définir les conditions de la coopération.

Historiquement, les relations turco-iraniennes ont oscillé entre coopération tactique et rivalité stratégique. Après le 7 octobre, les deux gouvernements ont fermement condamné l’offensive israélienne à Gaza et adopté une rhétorique similaire. Le président Erdoğan a qualifié Israël d’« État terroriste » et a appelé à une alliance des pays islamiques contre ce qu’il a décrit comme l’expansionnisme israélien. Les tensions entre la Turquie et Israël étaient déjà croissantes, et en juillet 2024, Erdoğan a laissé entendre que la Turquie pourrait intervenir contre Israël « comme nous sommes entrés au Karabakh » ou en Libye. Ces déclarations, conjuguées à l’hostilité de longue date de l’Iran envers Israël, ont donné l’impression d’un front commun.

Ankara et Téhéran qualifient désormais le Hamas de « combattants de la liberté » et craignent l’influence régionale croissante d’Israël, notamment à travers les accords d’Abraham. Selon eux, un rapprochement entre les États du Golfe et Israël pourrait engendrer un acteur régional dominant, capable de limiter les sphères d’influence turque et iranienne. Dans cette perspective, la crise naissante semble avoir rapproché les deux pays.

Cependant, cette convergence apparente masque des divergences importantes. La Turquie continue de soutenir une solution à deux États fondée sur les frontières de 1967, tandis que l’Iran considère Israël comme un adversaire existentiel. L’hostilité envers Israël ne revêt pas le même poids idéologique ou stratégique à Ankara qu’à Téhéran. Les réalités économiques et géopolitiques limitent également tout alignement profond. Malgré l’annonce faite par Ankara en mai 2024 de la suspension de ses échanges commerciaux avec Israël, des sources indiquent que ces échanges se sont poursuivis. La Turquie et Israël partagent également des intérêts communs dans le Caucase du Sud, notamment en Azerbaïdjan, et la Turquie demeure intégrée aux structures économiques et sécuritaires occidentales. Ces facteurs rendent improbable un véritable partenariat stratégique entre Ankara et Téhéran.

L’effondrement du régime d’Assad a porté un coup stratégique majeur à Téhéran. Pour la Turquie, en revanche, la chute d’Assad a représenté une aubaine stratégique.

Plus important encore, le rapport de force entre les deux États a basculé nettement en faveur de la Turquie. La position régionale de l’Iran s’est affaiblie, tandis que l’influence turque s’est étendue sur de multiples fronts. L’« Axe de la Résistance » iranien a subi des revers à Gaza, au Liban et au Yémen. L’effondrement du régime d’Assad en décembre 2024 – dû à l’affaiblissement du Hezbollah, à l’expansionnisme excessif de l’Iran et à la distraction russe en Ukraine – a porté un coup stratégique majeur à Téhéran. La Syrie constituait la plaque tournante du réseau régional iranien, et sa perte a considérablement réduit la portée de Téhéran.

Pour la Turquie, la chute d’Assad représentait toutefois une aubaine stratégique. Ayant soutenu les forces d’opposition et contrôlé de vastes portions du nord de la Syrie, Ankara s’est imposée comme le principal interlocuteur extérieur des nouvelles autorités, gagnant ainsi en influence sur l’avenir politique du pays.

Une tendance similaire s’est dessinée en Irak. L’influence iranienne a diminué, tandis que le rôle de la Turquie s’est accru. Un espace politique s’est ouvert aux acteurs cherchant à prendre leurs distances avec Téhéran. Les sanctions américaines contre les milices soutenues par l’Iran et les restrictions financières imposées aux institutions liées aux Forces de mobilisation populaire (FMP) ont encore réduit l’influence de l’Iran. En septembre 2025, Washington a désigné quatre milices importantes comme organisations terroristes étrangères et, en octobre, a sanctionné la Compagnie générale Al-Muhandis des FMP tout en mettant en garde les banques irakiennes contre le financement des milices. Parallèlement, la Turquie a renforcé sa présence militaire, étendu ses bases le long de la frontière irakienne et accru son emprise économique. Dès 2023, les exportations turques vers l’Irak avaient dépassé celles de l’Iran et, en 2024, Bagdad a inscrit le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sur sa liste des organisations interdites, tout en signant un accord de développement stratégique avec Ankara concernant la Route du développement et d’autres sujets.

L’activisme croissant de la Turquie ne se limite pas au Moyen-Orient, mais s’étend à l’Afrique du Nord, au Caucase du Sud et à l’Asie centrale, suscitant de profondes inquiétudes sécuritaires en Iran. Les récents développements dans le Caucase du Sud, notamment le processus de paix du Haut-Karabakh mené sous l’égide du président américain Trump, ont encore accentué les craintes de Téhéran. Au-delà des désaccords persistants entre l’Iran et la Turquie concernant le conflit du Haut-Karabakh, les corridors de transit Est-Ouest et le panturquisme dans un contexte plus large, Téhéran perçoit de plus en plus les événements dans la région comme faisant partie d’un  « complot géopolitique » occidental visant à contenir l’Iran, dans lequel la Turquie jouerait un rôle stratégique.

Cette asymétrie croissante rend improbable un partenariat durable et égalitaire entre Ankara et Téhéran

La Turquie a également renforcé son rôle de médiateur dans la guerre russo-ukrainienne et le conflit israélo-palestinien. Durant la guerre à Gaza, elle a maintenu des contacts avec le Hamas, l’Autorité palestinienne, Israël, l’Égypte, le Qatar et les États-Unis. Le président Erdoğan a révélé qu’après sa rencontre avec Donald Trump en septembre 2025, il avait « expressément demandé que nous discutions avec le Hamas et le convainquions » d’accepter une proposition de cessez-le-feu. La Turquie est ainsi devenue signataire, aux côtés des États-Unis, de l’Égypte et du Qatar, de l’accord de cessez-le-feu conclu lors du sommet de paix de Charm el-Cheikh à Gaza, le 13 octobre 2025 en Égypte.

Cette asymétrie croissante rend improbable un partenariat durable et égalitaire entre Ankara et Téhéran. Les alliances équilibrées exigent une puissance à peu près égale, ce qui fait actuellement défaut à l’Iran. À moins que Téhéran ne retrouve un poids géopolitique comparable, la coopération restera probablement limitée et fragile.

Cette asymétrie influence également l’approche d’Ankara face à l’évolution de la situation intérieure iranienne. La Turquie perçoit de plus en plus l’Iran comme un rempart contre la montée en puissance d’Israël. Lors des manifestations qui ont secoué le bazar de Téhéran fin décembre 2025, les autorités turques ont adopté une position prudente, se contentant d’observer les événements et de prodiguer des conseils plutôt que d’exercer des pressions sur Téhéran. Ankara semblait davantage préoccupée par la préservation de la stabilité en Iran, tout en se positionnant comme un médiateur potentiel dans la reprise des négociations nucléaires américano-iraniennes.

Avant la reprise des pourparlers le 6 février à Mascate, à Oman, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a déclaré à Al Jazeera que Washington devrait privilégier une approche progressive. « Il faut d’abord régler le dossier nucléaire », a-t-il affirmé. « Si tout est présenté d’un coup, nos amis iraniens auront peut-être du mal à l’accepter. » De telles déclarations reflètent le calcul stratégique plus large d’Ankara : la survie du régime iranien, même affaibli, sert indirectement les ambitions régionales de la Turquie.

Dans cette perspective, un Iran affaibli – largement confiné à l’intérieur de ses frontières et préoccupé par des crises internes – peut encore constituer un contrepoids utile à un autre rival régional potentiel, à savoir Israël. En ce sens, l’Iran joue un rôle d’équilibreur dans les calculs stratégiques à long terme de la Turquie. Pour Ankara, l’objectif n’est pas la restauration de la puissance iranienne, mais la préservation d’un équilibre fragile empêchant tout acteur régional d’exercer une domination incontestée.

Tout en menant une politique de « zéro problème » vis-à-vis de ses voisins, la Turquie a également initié un dialogue de paix pour régler la question kurde par des moyens démocratiques – une approche que l’Iran n’a jusqu’à présent pas adoptée concernant sa propre question kurde. Pour que l’Iran regagne en crédibilité et en influence, des changements fondamentaux de ses politiques intérieure et étrangère seraient nécessaires. La Turquie pourrait toutefois tirer une leçon de ce constat : éviter de reproduire les erreurs de l’Iran, tant sur le plan intérieur qu’extérieur. En étendant son réseau d’alliés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la Turquie risque de commettre la même erreur que l’Iran : un surdéveloppement dû à de trop nombreuses alliances partielles et concurrentes.

Par Rojin Mukriyan

Article d’origine (en anglais) à lire sur le site The Amargi « Turkey, Iran, and the Regional Balance After October 7« 

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