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Le retour des combattants de l’EI : accusations de terrorisme ou procès pour génocide ? L’Irak face à la vérité

IRAK / SHENGAL – La population yézidie (Êzdî), victime du génocide commis par le groupe État islamique en 2014, suit avec inquiétude le transfert de milliers de terroristes de DAECH / ISIS – détenus jusqu’à là par les Kurdes dans le Nord-Est de la Syrie – en Irak. De son côté, le psychologue Jan Ilhan Kizilhan souligne qu’« opter pour une responsabilité globale, transparente et fondée sur un cadre international envoie un message clair, au-delà de l’Irak : même après une barbarie extrême, le droit est possible, l’ordre normatif peut être défendu même dans des États fragiles et la justice n’est pas un mot symbolique, mais un acte concret qui restaure la dignité ».

Voici l’article de Jan Ilhan Kizilhan publié par Rudaw : 

Le transfert de milliers de combattants de l’organisation État islamique (EI) au gouvernement central irakien dépasse largement le cadre d’une simple mesure administrative ou sécuritaire. Il s’agit d’une épreuve historique. Ce transfert marque la fin d’un accord provisoire de plusieurs années dans les zones kurdes du nord de la Syrie. Il ouvre également une nouvelle phase, qui déterminera comment l’Irak et la communauté internationale qualifieront juridiquement et moralement le chapitre le plus sombre de l’histoire récente de la région.

La question centrale est claire : les crimes commis entre 2014 et 2019 en Irak et en Syrie seront-ils traités pour ce qu’ils sont réellement – ​​génocide systématique, crimes de guerre, crimes contre l’humanité et déshumanisation organisée – ou seront-ils réduits au raccourci juridique de l’appartenance à une organisation terroriste ?

Onze ans après le 3 août 2014, la plaie du génocide perpétré contre les Yézidis reste vive. Ce jour-là a débuté l’extermination systématique d’une minorité religieuse. Les Yézidis, dont l’histoire est depuis longtemps marquée par la persécution et les conversions forcées, ont été pris pour cible dans le but de les anéantir en tant que communauté. Des milliers d’hommes ont été assassinés. Des femmes et des filles ont été réduites en esclavage et violées. Des enfants ont été enlevés, endoctrinés et privés de leur identité. Les Nations Unies, de nombreux parlements nationaux et, en 2023, le Bundestag allemand ont officiellement reconnu ces crimes comme un génocide. Pourtant, la reconnaissance politique ne vaut pas justice, et encore moins guérison sociale.

Lorsque nous parlons aujourd’hui avec des survivants, nous ne sommes pas confrontés à un chapitre clos de l’histoire. Nous sommes confrontés à un présent encore marqué par ce qui s’est passé. Le traumatisme n’est pas un événement qui disparaît dans les archives. C’est une expérience qui ébranle la confiance fondamentale d’une personne dans le monde et qui continue d’affecter son identité, ses émotions et ses relations sociales. Psychologiquement, le traumatisme représente une atteinte à l’espoir de sécurité, de stabilité et de sens. De nombreux survivants vivent encore dans un état d’alerte constant, entre dissociation et dépression, entre culpabilité et colère. Les enfants qui ont passé des années en captivité présentent souvent des comportements agressifs ou un vide affectif. Certains continuèrent à chanter les hymnes de leurs ravisseurs longtemps après leur libération, car ces chants avaient bercé leur enfance. Il ne s’agit pas d’une loyauté idéologique, mais du résultat d’une socialisation forcée sous le joug d’une violence extrême.

Dans cette réalité psychologique, la question de la responsabilité juridique n’est pas un débat abstrait sur les catégories juridiques. Elle touche aux fondements mêmes de la guérison individuelle et collective. Le langage juridique façonne la mémoire. Si un auteur est condamné uniquement en tant que membre d’une organisation terroriste, le crime spécifique disparaît derrière cette étiquette. Le viol d’une femme, le meurtre d’un enfant, la destruction systématique d’une identité religieuse, ces actes sont absorbés par une catégorie générale qui ne reflète pas pleinement leur intention ni leur ampleur. Pour les survivants, cela crée une seconde forme de dévalorisation. Leur souffrance apparaît comme un effet secondaire du terrorisme, et non comme une tentative délibérée de les anéantir en tant que groupe.

Le jugement de 2021 de la Cour régionale supérieure de Francfort, en Allemagne, qui a condamné un membre de l’EI pour génocide contre une mère yézidie et sa fille de cinq ans, a démontré l’importance d’un langage juridique précis. Ce jugement n’était pas seulement une condamnation pénale. C’était une affirmation normative. Il a clairement établi que les crimes n’étaient pas des actes de violence anonymes, mais des crimes ciblés contre un groupe spécifique. D’un point de vue psychologique, cette distinction est essentielle. La guérison commence par la mise en mots. Ce qui n’est pas nommé demeure flou, continue d’agir en coulisses et peut être instrumentalisé à des fins politiques.

L’Irak à la croisée des chemins juridiques :

l’Irak est aujourd’hui confronté à un choix décisif. Par le passé, de nombreux membres de l’EI ont été jugés en vertu des lois antiterroristes, souvent lors de procédures expéditives et fréquemment par des condamnations à mort. Du point de vue d’un État en quête de stabilité, cette approche peut sembler compréhensible. Cependant, elle est juridiquement et socialement insuffisante. Les crimes de l’EI étaient structurés, idéologiquement justifiés et systématiquement organisés. L’équipe d’enquête des Nations Unies, UNITAD, a recueilli des centaines de milliers d’éléments de preuve, documenté des témoignages et exhumé des charniers. Les éléments factuels justifiant les accusations de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre sont incontestables. La question cruciale est de savoir s’il existe une volonté politique d’utiliser ces preuves dans un cadre juridique solide et transparent.

L’importance politique de ces procès est capitale. L’Irak est un État fragile, marqué par la dictature, les guerres, les sanctions et de profondes divisions sociales. La campagne d’Anfal et l’attaque chimique d’Halabja, qui ont coûté la vie à des centaines de milliers de Kurdes sous Saddam Hussein, ne font l’objet que d’un traitement judiciaire partiel et d’une réconciliation collective inextricablement liée à l’histoire irakienne. Cette dernière illustre comment une responsabilité juridique incomplète peut aggraver les traumatismes collectifs. Un État qui réduit les crimes les plus graves de son passé récent à de simples formules juridiques laisse entendre que la violence structurelle peut être vaincue militairement, mais non délégitimée moralement. Un État qui nomme et poursuit clairement ces crimes renforce sa propre légitimité et adresse un message fort aux minorités : leur existence compte et leur dignité est inaliénable.

Pour les Yézidis, il s’agit d’une question existentielle. Des centaines de milliers d’entre eux vivent encore dans des camps. Leur région d’origine, le Sinjar, demeure un foyer de conflits politiques, économiquement ravagée et marquée par l’insécurité. Nombreux sont ceux qui hésitent à y retourner, craignant que l’histoire ne se répète. Cette méfiance s’enracine non seulement dans la violence de Daech, mais aussi dans un sentiment d’abandon politique. Si les procès minimisent la gravité des crimes, cette confiance déjà fragile s’érodera davantage.

Le point de vue kurde est également complexe. Les forces kurdes ont joué un rôle central dans la défaite militaire de Daech et ont payé un lourd tribut. Parallèlement, les événements d’août 2014 restent entachés par des accusations de protection insuffisante des Yézidis. Une stratégie juridique coordonnée entre Bagdad et Erbil serait donc bien plus qu’une simple décision technique. Ce serait un acte symbolique, démontrant que les rivalités politiques peuvent céder la place à un engagement commun en faveur de la justice et de la protection des minorités.

L’impact de ces procès dépasse les frontières

de l’Irak. En Syrie, le groupe Hayat Tahrir al-Sham, fort de son passé djihadiste et de ses tendances autoritaires, détient un pouvoir considérable. Son traitement des minorités et des opposants politiques est suivi de près par la communauté internationale. Des poursuites systématiques et juridiquement rigoureuses contre les crimes de l’EI en Irak enverraient un message clair à des acteurs comme Hayat Tahrir al-Sham et son chef, Ahmad al-Sharh. Les violences systématiques perpétrées contre les minorités ne restent pas impunies. La justice internationale n’est pas sélective. Les acteurs non étatiques et les acteurs de facto étatiques peuvent et doivent être tenus responsables de crimes contre l’humanité. La responsabilité juridique en Irak servirait donc également de message dissuasif aux autres centres de pouvoir de la région. Si le génocide et les crimes contre l’humanité sont relativisés aujourd’hui, des zones grises apparaîtront demain pour les futurs auteurs de tels crimes.

D’un point de vue occidental, ces procès revêtent également une importance directe. Des milliers de combattants étrangers demeurent détenus, tandis que nombre de leurs pays d’origine hésitent à les rapatrier. Cette réticence peut s’avérer politiquement opportune au niveau national, mais elle comporte des risques sécuritaires à long terme. La radicalisation n’est pas un phénomène isolé. Elle se nourrit de récits collectifs d’humiliation et d’un sentiment d’insignifiance. Daech a su transformer les traumatismes en idéologie et ériger la violence en source de sens. Si la responsabilité juridique reste superficielle, le noyau idéologique demeure intact.

En tant qu’expert judiciaire dans plusieurs procès liés à Daech en Europe, j’ai pu constater à quel point la qualification juridique peut être déterminante. Ces procès ne portent pas uniquement sur la culpabilité individuelle. Ils concernent aussi l’interprétation que la société fait des événements. Lorsque les tribunaux identifient clairement les motivations idéologiques, la planification systématique et l’intention génocidaire, ils établissent que ces individus n’étaient pas de simples extrémistes, mais des auteurs de crimes contre l’humanité. Une telle clarté protège la dignité des victimes et établit des normes pour les générations futures.

Avec le transfert des combattants de Daech, l’Irak a bénéficié d’une seconde chance. La première épreuve remonte à 2014, lorsque l’Irak n’a pas su protéger ses minorités. La seconde chance réside aujourd’hui dans la démonstration de la force de l’État de droit. La communauté internationale doit soutenir ce processus de manière coopérative. Les pays ayant une expérience de la compétence universelle peuvent apporter leur expertise et un soutien institutionnel.

En fin de compte, il s’agit de bien plus que de simples peines de prison. Il s’agit de savoir si une société ayant subi une violence extrême a le courage d’affronter cette violence dans toute son ampleur. La justice n’est pas un instrument de vengeance, mais un instrument de paix. Elle empêche que le traumatisme ne devienne une ressource politique, que les victimes ne restent durablement marginalisées et que les auteurs de ces crimes ne disparaissent dans une zone d’ombre morale.

Réduire ces procès à de simples catégories juridiques risque de provoquer une profonde crise morale. Opter pour une responsabilité globale, transparente et fondée sur un cadre international envoie un message clair, au-delà de l’Irak : même après une barbarie extrême, le droit est possible, l’ordre normatif peut être défendu même dans des États fragiles et la justice n’est pas un mot symbolique, mais un acte concret qui restaure la dignité.

Pour les survivants du génocide, la dignité n’est pas un concept abstrait, mais la condition sine qua non pour pouvoir à nouveau vivre dans le présent. Sans justice, le traumatisme demeure politique, un terreau fertile pour le ressentiment et la radicalisation renouvelée. Avec la justice, le traumatisme peut, lentement, douloureusement et imparfaitement, s’effacer. C’est là le véritable enjeu des procès à venir : non seulement la culpabilité et la punition, mais aussi l’avenir de l’Irak et les fondements moraux de toute une région.

Jan Ilhan Kizilhan est psychologue, spécialiste en psychotraumatologie, traumatismes, terrorisme et guerre, psychiatrie transculturelle, psychothérapie et migration