AccueilKurdistanLe Rojava comme catalyseur : le nouveau rôle du peuple kurde

Le Rojava comme catalyseur : le nouveau rôle du peuple kurde

TURQUIE / KURDISTAN – Suite aux attaques contre le Rojava, une nouvelle dynamique est apparue dans le processus d’unification kurde. Yüksel Genç, coordinatrice du centre d’études SAMER, analyse comment les menaces se transforment en pouvoir politique et comment le mouvement kurde rayonne au-delà des frontières nationales.

Les attaques perpétrées au Rojava début janvier marquent un tournant politique pour Yüksel Genç, coordinatrice du Centre d’études sociopolitiques de terrain (SAMER), basé à Amed (Diyarbakır en turc), au nord du Kurdistan. Dans un entretien accordé à ANF, le sociologue analyse le rôle de l’unité nationale au Kurdistan, née en réaction à la menace et dont l’impact s’est fait sentir bien au-delà du Rojava. « Depuis le 6 janvier, nous vivons une nouvelle phase. L’occupation des quartiers kurdes d’Alep a été un moment décisif. Dès lors, la population, forte de sa conscience nationale, s’est affirmée comme un acteur politique à part entière : elle n’est plus seulement réactive, mais capable d’influencer le cours des événements. »

Acteur social issu du bas

Pour Genç, l’importance de ce moment réside dans l’évolution du rôle de la population : un sujet politique fragmenté est devenu une force structurante. Les Kurdes exigent d’être impliqués dans tous les processus qui les concernent, dans chacune des quatre régions : « Que ce soit au Rojava, au Başûr, au Rojhilat ou au Bakur, partout c’est évident : lorsque l’existence ou les acquis de la population kurde sont menacés, la résistance s’organise. Et cette résistance est de plus en plus unifiée politiquement. »

Yüksel Genç, coordinatrice du Centre SAMER, est une ancienne combattante du PKK. Elle faisait partie du premier groupe pacifiste à rentrer en Turquie depuis le Kurdistan du Sud, le 1er octobre 1999, à l’appel d’Abdullah Öcalan, afin de contribuer à la résolution du conflit armé. Elle a été condamnée à cinq ans de prison pour cela.

Selon Genç, la résistance face à la tentative d’élimination du Rojava a modifié le cadre des négociations au niveau international : la population kurde a démontré qu’elle était capable d’empêcher un effondrement imminent grâce à sa propre pression politique.

L’unité nationale face au risque

Cette nouvelle forme d’action collective ne résulte pas d’une planification stratégique, mais plutôt d’une réaction à une menace existentielle. « La formation de l’unité kurde est née de l’expérience du risque et de la nécessité d’assurer sa propre existence », souligne Genç. Ce processus diffère fondamentalement de la construction nationale classique, qui se concentre sur la formation d’États-nations. L’unité kurde ne s’ancre pas dans l’État, mais se développe en dehors des centres de pouvoir institutionnels, à travers la pratique sociale et une histoire partagée.

Non pas une construction nationale impulsée par l’État, mais par l’histoire et la société : un autre type de construction nationale.

Genç précise : la conception kurde de l’unité contredit la logique de la construction nationale centrée sur l’État, qui prévaut depuis la Révolution française. Le mouvement kurde ne poursuit pas un projet étatique homogénéisant, mais plutôt une pratique politique diverse et partagée, qui s’étend au-delà des frontières : « La construction nationale kurde repose sur deux impulsions : la protection contre l’anéantissement et la préservation des acquis collectifs. » C’est là aussi que réside son potentiel en tant que modèle alternatif à l’imbrication traditionnelle de l’État et de la nation.

La construction transnationale des nations : un cas particulier à l’échelle mondiale

Une autre caractéristique du processus kurde est sa dispersion mondiale : « Alors que d’autres nations se concentrent sur un territoire géographique, la construction nationale kurde se déroule de manière décentralisée, répartie sur plusieurs États, mais unie par une expérience et une pratique politique partagées. » Selon Genç, cela fait du processus d’unification kurde un sujet d’étude particulier pour la théorie politique, et simultanément un indicateur des formes sociales futures du XXIe siècle.

Autoritarismes mondiaux, contre-mouvements locaux

Les régimes autoritaires de notre époque – de la Chine à la Russie, de la Turquie aux démocraties occidentales – se caractérisent par la concentration du pouvoir et l’aliénation. Le mouvement kurde constitue une réaction précoce et visible à cette tendance mondiale : « L’impuissance et la frustration croissent partout dans le monde. Au sein de cette aliénation globale, une nouvelle énergie sociale émerge, et le mouvement kurde en est l’une des premières manifestations. » Ce processus n’est pas planifié, mais réactif, et c’est là que réside sa force.

Rojava comme écran de projection pour la peur collective

La situation au Rojava a déclenché des réactions non seulement politiques, mais aussi émotionnelles et collectives : « Le sentiment général était : si le Rojava tombe, tout s’effondre. » De là est née la prise de conscience que la défense du Rojava représente simultanément un bouclier protecteur pour l’ensemble du mouvement kurde : de l’autonomie du Başûr (Kurdistan du Sud) à l’éveil politique au Rojhilat.

Crise de confiance envers la Turquie

Genç a déclaré que la population tient de plus en plus la Turquie responsable de l’escalade, et non plus seulement la Syrie, les États-Unis ou la Russie : « Il y a un sentiment de rupture émotionnelle, et l’espoir d’un dialogue est profondément anéanti. Il ne reste que la méfiance. » Le processus de paix en Turquie n’est plus perçu comme une véritable opportunité, mais comme un processus stratégiquement contrôlé et dénué de substance.

Nouvelles exigences en matière de dialogue politique

Si un processus politique est encore possible, ce ne sera que s’il produit des résultats concrets : la reconnaissance des droits, la participation institutionnelle et des garanties d’autonomie. « Des mesures visibles sont nécessaires. Autrement, le processus sera perçu non comme une solution, mais comme une illusion. » Selon Genç, le processus politique ne se limite plus au seul contexte turc. La population se considère comme faisant partie d’un mouvement kurde plus vaste, poursuivant le même objectif dans les quatre régions du Kurdistan par des moyens différents : « Pour de nombreux Kurdes, la Turquie n’est qu’une étape d’un processus plus large qui concerne les droits, la dignité et le statut dans les quatre régions du Kurdistan. »

Une nouvelle phase de la réalité politique

Ce qui se développe au Rojava et au-delà, c’est un profond bouleversement politique : une minorité menacée est devenue une entité politique transnationale et sûre d’elle, dont l’influence, mais aussi les responsabilités, ne cessent de croître. « L’unité qui a émergé n’est pas parfaite, mais elle est bien réelle. Et elle transforme le paysage politique. » (ANF)