MOYEN ORIENT / KURDISTAN – L’hystérie collective à laquelle nous assistons dans les médias et le monde arabe [et turc], dirigée contre les Kurdes, n’est ni passagère ni superficielle. Elle s’inscrit dans une longue histoire au Moyen-Orient, une véritable industrie de la haine et de l’animosité fabriquées de toutes pièces envers « l’autre ». Ceux qui n’ont pas saisi la dimension psychologique du nationalisme arabe auront du mal à comprendre les origines de cette hystérie. Quiconque étudie attentivement l’histoire du XXe siècle constatera des parallèles frappants entre la situation des Kurdes d’aujourd’hui et celle des Juifs dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale. Ces parallèles sont un avertissement, et les dangers de cette nouvelle attaque doivent être pris au sérieux.
Avant le début de l’extermination des Juifs, l’Allemagne traversait une terrible défaite historique, que je qualifierais, en termes freudiens, de traumatisme narcissique. Les Allemands avaient perdu la Première Guerre mondiale, en sortaient accablés par un fardeau économique écrasant et étaient contraints de faire face aux pertes et aux dommages qui en découlaient. Pour certains, notamment ceux élevés dans le mythe de l’appartenance à une race supérieure, cette défaite et cet effondrement social étaient inexplicables. Un sentiment d’effondrement, conjugué au désir de se relever, agissait comme deux forces implacables au sein de la psyché de la société allemande. Ces deux forces étaient profondément ancrées avant même l’arrivée d’Hitler au pouvoir.
Le thème de la défaite occupait une place importante dans la littérature allemande de l’époque, et il transparaît clairement dans l’œuvre d’écrivains associés à l’idéologie nazie. Chez Hans Kolbenheyer, Hanns Johst et d’autres, l’Allemagne est dépeinte à maintes reprises comme sombrant dans le chaos. Le communisme, le libéralisme et la démocratie y sont présentés comme des forces ayant affaibli l’esprit allemand ; la nation est montrée comme menacée d’extinction ; et les intellectuels sont tenus pour principaux responsables de la catastrophe. Pourtant, cette souffrance n’était pas l’apanage des seuls écrivains nazis. Elle se manifeste également chez d’importants auteurs extérieurs à ce cercle, notamment dans le célèbre roman d’Ernst Jünger, Orages d’acier, que certains considèrent comme une œuvre préfigurant l’esprit militariste nazi. Plus frappant encore, on la perçoit dans les premiers écrits de Thomas Mann, qui deviendra par la suite l’un des plus farouches opposants d’Hitler.
Ce sentiment de défaite n’était pas seulement une réaction aux pertes militaires et au déclin économique ; il reflétait aussi une crainte psychologique profonde : celle de voir l’identité allemande se perdre ou perdre tout son sens. Dans Réflexions d’un homme apolitique , Thomas Mann met en lumière cette préoccupation pour la « perte » et la « défaite » qui, selon lui, pesait lourdement sur l’âme allemande. Écrit pendant la Première Guerre mondiale et publié peu après la défaite de l’Allemagne en 1918, l’ouvrage porte l’empreinte de l’époque, marquée par l’effondrement de la fierté nationale. Mann écrit d’un point de vue conservateur, exprimant la crainte que la culture allemande, fruit de l’esprit allemand, ne soit submergée par la logique rationnelle et froide du progrès et de la science.
Ce qui importe le plus dans ce livre, c’est la distinction que Mann établit entre « culture » et « civilisation ». Il présente la culture comme une dimension spirituelle, psychologique et profondément intérieure de l’identité, liée à l’appartenance à la nation allemande et enracinée dans celle-ci. À l’inverse, la civilisation est dépeinte comme universelle, façonnée par la science et le développement plus large de l’Occident. Pour Mann, la civilisation représente la rationalité et un ordre superficiel ; contrairement à la culture, elle ne jaillit pas des profondeurs de l’esprit national. Le jeune Mann, par conséquent, percevait la civilisation comme une force capable d’anéantir la culture allemande, ce qui contribua à son profond sentiment de défaite.
La propension à trouver un ennemi, l’indifférence envers autrui, l’érosion de la moralité politique et l’attrait croissant pour le meurtre et la violence ne restent pas longtemps marginaux.
L’époque précédant la montée du nazisme fut marquée par un profond sentiment de défaite, de destruction et une peur intense de perdre son identité. De grands romanciers allemands de cette période, tels qu’Alfred Döblin, Erich Kästner et Kurt Tucholsky, ont dépeint une société qui basculait rapidement vers le militarisme et la violence. L’un des signes les plus inquiétants de cette phase d’effondrement est l’émergence d’un type humain « faible », en quête d’une force capable de lui redonner autonomie et sens à son existence. Se sentant menacé, cet individu cherche un ennemi désigné, un bouc émissaire, une explication qui puisse absorber chaque perte et chaque humiliation. Un retour sur la littérature allemande de l’époque révèle la rapidité avec laquelle de telles pulsions peuvent se cristalliser en un climat moral dominant. La volonté de trouver un ennemi, l’indifférence envers autrui, l’érosion de la morale politique et l’attrait croissant pour le meurtre et la violence ne restent pas longtemps marginaux. Ils se répandent, se normalisent et finissent par façonner les croyances et les pratiques.
À y regarder de plus près, le monde arabe du Moyen-Orient traverse actuellement une situation étonnamment similaire à celle de l’Allemagne avant la montée du nazisme. Ces vingt-cinq dernières années, de la chute de Bagdad à la destruction de Gaza, le nationalisme religieux arabe a subi une série de revers dévastateurs. Après le 11 septembre et la chute de Saddam Hussein, cette vague nationaliste a connu un net recul. L’émergence de Daech a constitué l’une des tentatives les plus extrêmes des nationalistes religieux arabes pour renverser la situation et reconquérir leur pouvoir. Dans sa quête brutale de renaissance de l’Oumma islamique et arabe (terme arabe signifiant « communauté » ou « nation »), Daech a commis des crimes abominables en toute impunité.
La sauvagerie de l’État islamique reflétait une peur viscérale d’anéantissement chez les nationalistes religieux arabes. Son effondrement, et la fin du prétendu califat islamique aux mains des forces kurdes, ont infligé une blessure psychologique et narcissique encore plus profonde à cet imaginaire politique. Après la chute de l’État islamique, cette crise s’est intensifiée, poussant nombre d’entre eux à réagir par une nouvelle vague de mobilisation. L’attaque du Hamas en Israël le 7 octobre et les événements qui ont suivi constituaient une tentative d’enregistrer une victoire et d’échapper à cette rupture psychologique. Mais alors que Gaza était confrontée à une nouvelle catastrophe politique et humanitaire, le sentiment d’effondrement et de désespoir s’est à nouveau accentué dans la psyché des nationalistes et fascistes arabes.
Dans ce climat d’effondrement, un type particulier de personne, craintive et soumise, émerge, quelqu’un dont les circonstances le prédisposent à devenir un combattant fasciste, déchaînant des instincts guerriers pour échapper aux sentiments de perte et de désintégration.
Si l’on considère cette série de profondes défaites historiques, on observe également un ensemble d’événements parallèles qui ont érodé la confiance des nationalistes arabes. De graves crises économiques ont plongé de larges pans de ces sociétés dans la pauvreté. L’arène politique de pays comme la Syrie, l’Irak et le Liban est si profondément fracturée qu’une restauration semble impossible. Nombreux sont ceux qui ont perdu foi en l’avenir et ne voient aucune perspective d’avenir. Conjuguées, ces conditions défavorables constituent le terreau d’un climat politique et psychologique dangereux. Dans ce climat d’effondrement, un type particulier d’individu, craintif et soumis, émerge, dont les circonstances le prédisposent à devenir un combattant fasciste, libérant des instincts guerriers pour échapper à un sentiment de perte et de désintégration.
Si l’on compare cette situation avec l’Allemagne d’avant le nazisme, le schéma se précise. Sous la République de Weimar, un sentiment de déclin et d’effondrement engendrait un caractère craintif et affaibli. L’individu était convaincu que l’Allemagne se désagrégeait, que la culture allemande disparaissait et que le citoyen allemand était humilié. Pourtant, loin de rester passif, il cherchait un ennemi à blâmer pour sa défaite, un ennemi facile à briser, et, par cette victoire illusoire, il pouvait assouvir sa soif d’agression. À cette époque, les Juifs étaient opportunément désignés comme l’ennemi, servant ainsi de justification à la catastrophe qui s’annonçait.
L’antisémitisme atteignit son apogée durant la République de Weimar. Dans ce contexte, des auteurs comme Dietrich Eckart émergèrent, façonnant le climat idéologique qui influença Adolf Hitler. Eckart propagea la croyance en un complot mondial menaçant la nation allemande, désignant les Juifs et les bolcheviks comme ses principaux instigateurs. Il contribua à exacerber la haine d’Hitler envers les Juifs. Bien qu’Eckart soit mort relativement jeune, son influence contribua à ancrer la vision antijuive du monde d’Hitler et à le relier aux réseaux antisémites.
…le Kurde est perçu comme un substitut de « l’ennemi sioniste », devenant l’objet d’une rage et d’un ressentiment déplacés.
Aujourd’hui, les nationalistes arabes vaincus, à l’instar des nazis dans un autre contexte historique, cherchent des cibles plus faciles sur lesquelles rejeter la faute. Dans ce récit, les Kurdes deviennent l’ennemi « ancien-nouveau » des Arabes. Les défaites répétées subies par les Arabes et les musulmans face à l’État israélien ont découragé la confrontation directe, qui n’a fait qu’accroître leur humiliation sans leur apporter de soulagement, les poussant ainsi à rechercher un ennemi qu’ils perçoivent comme plus faible. Le nationaliste blessé a besoin d’une cible plus facile à attaquer et à vaincre, pour se forger une victoire illusoire. À ce stade, le Kurde est imaginé comme un substitut à « l’ennemi sioniste », devenant l’objet d’une rage et d’un ressentiment déplacés.
La représentation des Kurdes dans les médias arabes officiels et au sein des cercles nationalistes arabes rappelle les schémas qui apparaissaient dans les représentations nazies des Juifs avant leur extermination. Les Juifs étaient accusés de « perturber l’économie », de « servir des puissances étrangères », d’« exister en dehors du corps national » et de « véhiculer des idées hostiles à l’esprit national ».
Si l’on compare ces accusations avec celles portées aujourd’hui contre les Kurdes dans les médias arabes, la structure est étonnamment similaire, malgré un vocabulaire plus contemporain. On entend dire que les Kurdes sont responsables des difficultés économiques, qu’ils sont des instruments des États-Unis et d’Israël, qu’ils ne sont musulmans que de nom, et qu’ils sont féministes, marxistes ou athées, sapant ainsi l’unité nationale et promouvant le séparatisme. Cette ressemblance ne saurait être considérée comme une simple coïncidence. Le fascisme arabe cherche une victoire illusoire pour masquer une défaite historique.
Dans les années 1980, suite à des événements tels que les accords de Camp David et la guerre du Liban, le nationalisme arabe connut une rupture similaire. À cette époque, Saddam Hussein tenta de compenser cette blessure narcissique au sein de la psyché arabe en attaquant l’Iran. Face à son échec, son régime retourna sa violence contre ses propres populations, massacrant des dizaines de milliers de Kurdes et ciblant un ennemi plus faible et plus vulnérable sur lequel déverser sa haine.
Nous vivons aujourd’hui une période historique comparable. Les nationalistes arabes, pris au piège du chaos, de la faiblesse de leurs dirigeants et de leur frustration, ont besoin d’un nouveau symbole, d’une nouvelle victime. Pour beaucoup, Ahmed al-Sharaa est devenu ce symbole, et les Kurdes sont désignés comme des proies. Ils croient qu’en éliminant cet « ennemi », ils pourront échapper au marasme de leur défaite historique. Comprendre les mécanismes psychologiques qui ont permis aux nazis de commettre l’Holocauste est essentiel pour éviter qu’une catastrophe similaire ne soit perpétrée contre les Kurdes par des nationalistes extrémistes.
Par Bakhtiar Ali, célèbre écrivain kurde basé en Allemagne
Article d’origine à lire sur le site The Amargi « Terrifying Similarities: Germany in the Era of the Weimar Republic and Arab Nationalists Today »