SYRIE / ROJAVA – L’accord conclu entre Damas et les FDS risque de mettre fin à l’autonomie kurde en Syrie, écrit l’académicien Kamran Matin.
Les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont annoncé avoir conclu un « accord d’intégration » avec le gouvernement de Damas dirigé par Ahmad al-Charaa, ancien commandant d’Al-Qaïda soutenu par les États-Unis. Cependant, le texte intégral de cet accord n’a pas été publié et les fragments divulgués jusqu’à présent n’offrent que peu de réconfort à la population du Rojava ni aux combattants des Unités de protection du peuple (YPG) et des Unités de protection des femmes (YPJ) qui le défendent depuis plus de dix ans.
Au vu des informations disponibles, il est difficile d’échapper à la conclusion que la partie kurde a conclu cet accord en situation de faiblesse stratégique et de naïveté politique. Loin de consolider les acquis fondamentaux de l’expérience révolutionnaire du Rojava, cet accord semble au contraire en officialiser le démantèlement.
La question la plus cruciale concerne le sort des FDS en tant que force militaire organisée. Les sources kurdes évoquent la création de plusieurs brigades composées de combattants des FDS, mais restent muettes sur les structures de commandement. À l’inverse, les sources progouvernementales insistent sur le fait que les combattants des FDS seront intégrés individuellement après vérification par Damas. L’intégration des FDS en un bloc, condition essentielle à la préservation de leur cohérence organisationnelle et de leur commandement autonome – une revendication kurde fondamentale de longue date –, n’est donc pas assurée. En pratique, cela équivaut à la dissolution des FDS en tant que pilier de la défense du Rojava.
Tout aussi alarmant est le silence qui entoure les YPJ. Ces unités entièrement féminines, devenues un symbole mondial de l’émancipation des femmes dans la lutte contre Daech, ne semblent pas bénéficier d’un avenir institutionnel garanti par l’accord. Si les dispositions rapportées sont exactes, il n’y aura aucune unité militaire ou de sécurité entièrement féminine, même dans les zones à majorité kurde. Ce serait un recul extraordinaire pour l’une des avancées sociales les plus radicales du Rojava.
Les dispositions sécuritaires sont peut-être encore plus inquiétantes. L’accord exigerait le retrait des FDS des centres urbains, avec le déploiement, certes limité, des forces de sécurité de Damas pour superviser le processus d’intégration. Rien ne garantit que ces forces ne constituent pas une cinquième colonne et ne se coordonnent pas avec des éléments pro-régime dans des villes mixtes comme Hassaké. Des provocations pourraient être orchestrées pour justifier une intervention de l’armée syrienne, avec des conséquences potentiellement catastrophiques pour les civils kurdes. Les récents agissements de la Syrie – que ce soit contre les communautés alévies ou druzes – laissent peu d’espoir quant à la plausibilité de tels scénarios.
Le contrôle des frontières constitue un autre point de friction majeur. L’accord semble conférer à Damas un contrôle effectif des points de passage de Semalka-Fayshkhabur et de l’aéroport de Qamishli. Ceci encerclerait le Rojava, coupant ses liens logistiques et politiques avec Bashur (la région du Kurdistan irakien) et permettant aux forces du régime de projeter leur puissance directement dans la région par voie aérienne.
Le plus frappant est peut-être ce que l’accord ne contient pas. Il ne prévoit aucune reconnaissance constitutionnelle de l’autonomie kurde, aucune garantie pour les droits linguistiques ou culturels, et aucune protection juridique des dispositions. Damas peut tout réviser ou révoquer unilatéralement.
Les institutions administratives de l’Administration autonome démocratique du Nord et de l’Est de la Syrie (DAANES) seront elles aussi subordonnées au gouvernement central. Les employés seront inscrits sur la liste de paie de Damas et tenus de suivre les directives centrales, transformant de fait les structures d’autonomie révolutionnaire en appendices bureaucratiques provinciaux. Il s’agit du démantèlement discret de l’expérience politique du Rojava.
L’accord ne prévoit aucune garantie de tiers, aucun mécanisme de contrôle ni aucune ligne démilitarisée. Dans le cadre de la résolution des conflits contemporains, de telles omissions sont exceptionnelles. Elles témoignent soit d’une confiance aveugle envers Damas, soit d’une profonde méconnaissance des rapports de force.
« L’effondrement du Rojava aurait des répercussions considérables au Kurdistan et au-delà, renforçant les États et les acteurs anti-kurdes et donnant un nouveau souffle aux États coloniaux centralisés et ouvertement racistes qui dominent les Kurdes. »
Prises ensemble, ces dispositions marquent la fin formelle du Rojava en tant que région autonome de facto. Les seuls points positifs apparents sont l’évitement d’une guerre totale et le maintien des combattants des FDS au sein de brigades nominales. Mais même ces acquis sont fragiles. Si Damas contrôle le processus de sélection et les nominations à la tête de ces unités, il peut manipuler leur composition et leur loyauté, les vidant de leur substance de l’intérieur. Ce qui, par conséquent, supprime le principal rempart contre les atrocités anti-kurdes commises par les djihadistes au sein de l’armée syrienne.
Pourquoi donc cette capitulation apparente ? Il est difficile d’échapper à la conclusion que les dirigeants du Rojava ont mal évalué la stratégie américaine en Syrie, leur propre influence et les intentions de Damas. Si les dirigeants du Rojava, notamment Mazlum Kobani, croient avoir préservé les acquis de leur État, ils se font probablement des illusions. Fort de son élan militaire et du soutien tacite des États-Unis, de la France, d’Israël et de la Turquie, Damas n’a aucune incitation structurelle à faire des concessions significatives en l’absence d’une force de contrepoids.
Historiquement, cette force d’opposition a été la résistance kurde. Le Rojava dispose encore d’importantes ressources militaires et sociales, et bénéficie d’une profonde solidarité au sein du Kurdistan et de sa diaspora. Le temps, par ailleurs, ne joue pas nécessairement en faveur de Damas : une crise humanitaire majeure dans les zones kurdes aurait de lourdes conséquences politiques et diplomatiques.
De plus, une attaque américaine contre l’Iran, de plus en plus probable, pourrait bouleverser rapidement et radicalement l’équilibre géopolitique dans toute la région, y compris en Mésopotamie, offrant ainsi au Rojava de nouvelles opportunités de réorganisation. Un nouveau gouvernement irakien dirigé par Nouri al-Maliki adoptera vraisemblablement une attitude hostile envers le gouvernement d’al-Charia à Damas, renforçant indirectement la position du Rojava. Une nouvelle résurgence de l’État islamique pourrait également influencer les calculs et les politiques actuels des États-Unis et de l’Europe, défavorables au Rojava.
Le sort du Rojava a des répercussions bien au-delà du nord-est de la Syrie. Son expérience de démocratie radicale, d’égalité des sexes et d’autonomie locale a profondément transformé le paysage politique kurde dans toute la région. Son effondrement aurait des conséquences désastreuses au Kurdistan et au-delà, renforçant les États et acteurs anti-kurdes et redonnant vie aux États coloniaux centralisés et ouvertement racistes qui dominent les Kurdes.
Ces dernières semaines, la solidarité avec le Rojava s’est intensifiée au sein des communautés kurdes du monde entier. On espère vivement que ses dirigeants politiques et militaires retrouveront le courage qui a caractérisé la défense de Kobanê en 2014. Jolani n’est pas plus puissant que Daech ne l’était alors ; les YPG et les YPJ ne sont pas plus faibles ; et le peuple du Rojava semble tout aussi prêt au sacrifice.
Le slogan [s’élevant] des ruines de Kobanê résonne encore : « La résistance, c’est la vie ». La question de savoir si les dirigeants du Rojava y croient toujours pourrait déterminer l’avenir de l’autonomie kurde en Syrie et, peut-être, l’évolution de la politique kurde dans toute la région.
Par Kamran Metin pour le site The Amargi, version originale à lire ici : Rojava at the Brink: Why the SDF–Damascus Agreement Risks Ending Kurdish Autonomy in Syria