AccueilMoyen-OrientIranL’Iran à l’heure des bouleversements, la résistance kurde refait surface

L’Iran à l’heure des bouleversements, la résistance kurde refait surface

Les regards sont aujourd’hui tournés vers l’Iran. On le sait, ce pays possède une histoire ancienne et profonde. Les conflits et les résistances qui traversent ce territoire plongent eux aussi leurs racines dans un passé lointain. Dans le cadre des relations kurdo-perses, un bref rappel historique s’impose.
 
Les Perses se sont emparés du pouvoir par ce que l’on pourrait qualifier de coup de palais, renversant les Mèdes, considérés comme les ancêtres des Kurdes et à la tête de l’un des empires les plus puissants de leur époque. Toutefois, pendant une longue période, cet ensemble continua d’être désigné comme l’Empire mède-perse, les Mèdes demeurant des partenaires fondateurs de cette construction impériale. C’est pour cette raison que, dans les sources grecques antiques, l’Empire perse est parfois désigné simplement comme celui des « Mèdes ».
 
Une continuité kurde à travers l’histoire
 
Malgré cette rupture historique, les Kurdes ont su préserver leur culture propre et maintenir leur existence en tant que peuple distinct. Dans son œuvre célèbre Anabase, Xénophon décrit les Kurdes comme un peuple particulièrement combatif. Il écrit notamment :
 
« Ils ne sont pas soumis au roi des Perses ; ils sont indépendants face à l’armée perse et parfois assez puissants pour la vaincre. »
 
Les Kardouques (Carduchoi), considérés comme les ancêtres des Kurdes, opposèrent ainsi pendant sept jours une résistance acharnée à l’armée grecque en recourant à des tactiques de guérilla. Cette forme de résistance s’est, historiquement, prolongée jusqu’à nos jours.
 
L’extension du monde mède
 
Après la chute de l’Empire assyrien, les Mèdes étendirent considérablement leur influence. Les territoires correspondant aujourd’hui au Kurdistan oriental (l’ouest et le nord-ouest de l’Iran), à la région de l’Élam et aux monts Zagros, au Kurdistan du Nord (le sud-est de la Turquie), au Kurdistan du Sud (la Mésopotamie du Nord incluant Mossoul), au Caucase du Sud (Arménie et Azerbaïdjan), ainsi qu’au sud de la mer Caspienne (Gilan et Mazandéran), constituaient leurs zones d’influence et de domination.
 
Autrement dit, les Mèdes exerçaient leur pouvoir sur un vaste espace centré sur les Zagros, s’étendant du nord-ouest de l’Iran à l’Anatolie orientale, du nord de l’Irak au Caucase du Sud.
 
Jusqu’au traité de Qasr-e Chirin de 1639, les Kurdes ont, à travers diverses dynasties, largement préservé des structures politiques propres et semi-indépendantes.
 
Démographie et diversité kurdes en Iran
 
Faute d’études indépendantes et exhaustives, les chiffres précis concernant la population kurde en Iran restent inconnus. Selon les estimations couramment admises, près de 20 % de la population iranienne serait composée de Kurdes (kurmandjis, soranophones, lors, bakhtiaris, yarsans, etc.), un chiffre probablement sous-estimé.
 
Les États de la région — au premier rang desquels l’État turc — ont mené pendant des décennies des politiques systématiques d’assimilation, arrachant une partie importante de la population kurde à ses racines identitaires.
 
Si les régions de Kermanshah, Sanandaj (Sine) et Urmia constituent les principaux foyers kurdes, des millions de Kurdes vivent également à Gilan, Mazandéran, Golestan, Ispahan et Téhéran. On trouve en Iran aussi bien des Kurdes sunnites que des Kurdes chiites en nombre comparable, ainsi que des communautés yarsanes, kakaï et shabak. Malgré les pressions visant à imposer un modèle monolithique — une seule nation, une seule langue, une seule religion — les Kurdes ont largement préservé leur pluralité religieuse et culturelle.
 
En Iran, les Kurdes se distinguent notamment dans le cinéma, la musique, les arts, le sport et l’éducation, et comptent des artistes et des groupes culturels reconnus à l’échelle internationale. Pourtant, les régions kurdes, tout comme celles habitées par les Baloutches, demeurent parmi les plus marginalisées et appauvries du pays.
 
Pahlavi, nationalisme et répression
 
Au cours du dernier siècle, tant l’ère du Shah que celle du régime des mollahs ont constitué des périodes de profondes destructions pour les Kurdes et les autres peuples d’Iran. Aujourd’hui, l’option Pehlevi remise en avant ne représente pas une perspective crédible pour l’avenir du pays.
 
Arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire en 1921, Reza Shah Pahlavi prit pour modèle l’État turc et la conception kémaliste de l’État-nation. Ce modèle s’est construit à travers le génocide arménien, le génocide assyrien, le massacre des Kurdes dans la vallée de Zilan, le génocide de Dersim, le Plan de réforme de l’Est (Şark Islahat Planı) et des déportations massives, fondés sur la négation et l’élimination des peuples non dominants.
 
Reza Shah Pahlavi s’engagea à son tour dans la construction d’un État-nation centré sur l’identité perse : interdiction de l’enseignement et des publications en kurde, exclusion des Kurdes des institutions étatiques et effacement systématique de leur existence politique.
 
Dans le prolongement des politiques de négation menées par l’État turc, le régime du Shah qualifia les Kurdes de « Persans des montagnes » et interdit presque tout ce qui relevait de leur identité. Les régions kurdes furent largement privées d’investissements, tandis qu’une minorité collaborant avec le régime était ponctuellement récompensée.
 
Résistances, assassinats et continuité de la lutte
 
Face à ces politiques, les révoltes kurdes reprirent dès les années 1940, culminant avec la proclamation de la République kurde de Mahabad en 1946. Cette expérience ne dura que onze mois : son président, Qazi Muhammad, ainsi que plusieurs dirigeants, furent exécutés.
 
En 1953, à la suite de l’intervention des États-Unis et du Royaume-Uni, Reza Shah fut écarté du pouvoir au profit de son fils Mohammad Reza Pahlavi, qui poursuivit les mêmes politiques répressives à l’égard des Kurdes.
 
Sous la République islamique, les revendications légitimes des Kurdes continuèrent d’être violemment réprimées, la violence s’exportant jusqu’en Europe. En 1989, le dirigeant du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, Dr Abdolrahman Ghassemlou, fut assassiné à Vienne, suivi en 1992 par son successeur Sadegh Sharafkandi à Berlin.
 
Crise actuelle et recompositions régionales
 
Aujourd’hui, des organisations kurdes telles que le PJAK, le PDK-I, Komala et le PAK poursuivent leur lutte pour les droits légitimes du peuple kurde. Les villes kurdes constituent l’un des pôles les plus actifs et massifs du soulèvement social en Iran.
 
Alors qu’un affrontement historique entre le monde occidental et le régime iranien se profile, l’hypothèse d’une intervention extérieure est désormais présentée comme inévitable. L’imposition d’une solution de type Pehlevi, soutenue depuis les États-Unis, apparaît cependant comme une source majeure d’inquiétude pour l’avenir de l’Iran.
 
Dans ce contexte de bouleversement, les Kurdes cherchent à la fois à se protéger et à conquérir leurs droits historiquement niés, dans le cadre d’un partenariat libre et digne avec les autres peuples de la région.
 
L’inquiétude de l’État turc
 
Les développements en Iran inquiètent profondément l’État turc. Les responsables turcs parlent ouvertement d’une « menace existentielle », sans jamais en préciser clairement la nature. Cette inquiétude trouve pourtant son fondement dans une hostilité persistante à l’égard des Kurdes.
 
Alors que l’État turc s’efforce de réprimer les revendications kurdes, il se retrouve confronté à l’émergence successive du Kurdistan d’Irak, du Rojava en Syrie, et désormais du Kurdistan iranien.
 
À force de nier et de chercher à détruire, il pourrait être trop tard lorsque la réalité s’imposera. Le même modèle autoritaire et négationniste qui a conduit l’Iran à la situation actuelle pourrait produire des conséquences similaires en Turquie. Malgré toutes les pressions, les Kurdes restent déterminés à réapparaître sur la scène de l’histoire et à y occuper la place qui leur revient.

 

Maxime Azadî