SYRIE / ROJAVA – « Les Français, n’ayant pas réussi à rallier la grande tribu kurde Berazi, se sont tournés vers les tribus arabes Enize, éleveurs de chameaux venus d’Arabie saoudite au XVIIIe siècle. Ils leur ont fourni armes et argent pour expulser les Kurdes de Raqqa et de ses plaines, alors exclusivement kurdes. »
Salih Gêlo Nehsan, intellectuel et militant kurde issu d’une famille influente de Kobanê, est un témoin privilégié d’une période historique décisive pour la région.
Dans cet entretien accordé à Rûdaw, il retrace le processus de fondation de Kobanê et livre des révélations importantes sur l’histoire de la ville et de Raqqa. Il affirme notamment que « Raqqa et ses plaines étaient à l’origine des colonies kurdes, sans aucune maison arabe à cette époque ».
Il explique en détail comment les autorités françaises, dans le but d’affaiblir la résistance kurde, ont fait venir des tribus arabes nomades du sud de l’Euphrate — notamment les Enize — et les ont installées sur des terres kurdes, en violation des accords initiaux. Ces politiques ont profondément modifié la démographie de la région et constituent une clé de compréhension des changements survenus en Syrie et au Rojava.
Ces informations sont cruciales pour comprendre les origines des changements démographiques en Syrie et au Rojava. L’entretien ne se limite pas à l’histoire de la région, mais aborde également la vie de lutte et de souffrance de Nehsan. Il relate son engagement pour la cause kurde, des sombres cachots du régime baasiste à ses activités politiques à Beyrouth. Il nous rappelle comment elle s’est battue pour préserver l’identité kurde et créer des organisations étudiantes indépendantes malgré la forte pression des services de renseignement syriens.

Au-delà de l’histoire locale, Salih Gêlo Nehsan évoque son propre parcours de lutte. De ses années d’emprisonnement et de torture sous le régime baasiste à son engagement politique à Beyrouth, il a consacré sa vie à défendre l’identité kurde. Il a notamment fondé des organisations étudiantes kurdes indépendantes malgré la surveillance constante des services de renseignement syriens. Au Liban, il a travaillé aux côtés de figures majeures telles que Kamal Joumblatt et Jalal Talabani.
Cet entretien, riche en souvenirs et en analyses, fait le lien entre le passé et le présent. Il rappelle comment les événements du siècle dernier continuent de façonner le destin du Rojava aujourd’hui.
Extrait de l’entretien réalisé par Azad Ahmed Ali :
Rûdaw : Quelles sont les scènes et les événements les plus marquants du passé de Kobani ?
Salih Gêlo Nehsan : Dans les années 1930, Kobani n’était qu’un petit village où les habitants vivaient principalement de l’élevage de moutons et de bovins. La ville s’est développée avec l’arrivée de la compagnie allemande chargée de la construction de la ligne de chemin de fer Bagdad-Berlin. Le nom « Kobani » vient d’ailleurs du mot « Compagnie », dont le « m » a été supprimé pour faciliter la prononciation. La ville a également accueilli de nombreux réfugiés après le génocide arménien.
Les Français, n’ayant pas réussi à rallier la grande tribu kurde Berazi, se sont tournés vers les tribus arabes Enize, éleveurs de chameaux venus d’Arabie saoudite au XVIIIe siècle. Ils leur ont fourni armes et argent pour expulser les Kurdes de Raqqa et de ses plaines, alors exclusivement kurdes.
Sur l’oppression baasiste et son engagement :
Après le lycée, Nehsan a été admis dans des universités aux États-Unis et en Autriche, mais les services de sécurité syriens lui ont refusé un passeport. Il a rejoint le Parti démocratique kurde syrien en 1964 et a été arrêté et torturé à plusieurs reprises. Il a passé six mois et demi dans les geôles de la citadelle de Damas.
Plus tard, il s’est exilé au Liban où il a étudié à l’Université américaine de Beyrouth. Il y a fondé une organisation étudiante kurde avec l’autorisation de Kamal Joumblatt et a travaillé en étroite collaboration avec Jalal Talabani (« Mam Jalal »).