SYRIE / ROJAVA – Quelques mois après la chute du régime de Bachar al-Assad, les Kurdes de Syrie font face à une nouvelle phase de pression pour s’intégrer pleinement à l’État central. Alors que le gouvernement transitoire d’Ahmed al-Sharaa (alias al-Jolani) promet l’égalité et la reconnaissance des droits culturels, de nombreux Kurdes perçoivent dans les procédures administratives en cours une continuité des politiques d’effacement identitaire qu’ils dénoncent depuis des décennies.
En Turquie, les autorités maintiennent depuis plus d’un sciècle une politique stricte d’assimilation : restriction de l’usage de la langue kurde, turquification des noms propres des personnes et des lieux, répression des expressions politiques et culturelles kurdes, et dans de nombreuses régions kurdes, des opérations militaires des années 1990 ayant dépeuplé plus de 4 000 localités kurdes.
Au Kurdistan occidental (Rojava), dans le Nord et d’Est de la Syrie, la situation a radicalement changé depuis fin 2024. L’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), qui avait mis en place un système de gouvernance décentralisée, reconnu la langue kurde et promu un modèle multiculturel, a vu la quasi-totalité de ses institutions intégrées ou dissoutes dans le cadre d’accords conclus avec Damas en 2025 et début 2026. En moins de trois mois, l’autonomie de facto qui avait émergé pendant la guerre civile a été écrasé dans un bain de sang.
Un héritage de privation de droits
Le problème remonte à 1962, lorsqu’un recensement exceptionnel dans la province de Hassaké a privé environ 120 000 Kurdes de la nationalité syrienne. Ces personnes et leurs descendants ont été enregistrés comme ajanib (étrangers) ou maktoumin (non enregistrés), les privant de droits fondamentaux : propriété, éducation, emploi public et liberté de mouvement. Cette mesure s’inscrivait dans une stratégie plus large de contrôle démographique.
Le régime baasiste syrien avait également lancé le projet de « ceinture arabe » dans les années 1970, consistant à confisquer des terres kurdes le long de la frontière du Kurdistan « turque » pour les redistribuer à des colons arabes venus d’autres régions. Une politique similaire avait été menée en Irak sous Saddam Hussein, avec des campagnes d’arabisation dans les zones kurdes.
Les nouvelles exigences administratives
Dans le cadre de la réintégration des régions du nord-est, le gouvernement transitoire a publié le décret n° 13 en janvier 2026. Ce texte accorde la citoyenneté syrienne à tous les Kurdes concernés, y compris les maktoumin, et reconnaît pour la première fois le kurde comme langue nationale aux côtés de l’arabe, tout en affirmant que les Kurdes font partie intégrante du peuple syrien.
Cependant, selon de nombreux témoignages kurdes relayés par des organisations locales, les procédures de régularisation exigent souvent que les demandeurs inscrivent la mention « Arabe syrien » sur les cartes d’identité, passeports et certificats de résidence. Cette exigence est perçue par une partie de la communauté kurde comme une nouvelle forme d’assimilation forcée : pour obtenir ou « recouvrer » des documents officiels, ils doivent accepter une identité administrative qui nie leur appartenance ethnique.
Un contexte historique plus large
Ces développements s’inscrivent dans l’héritage des frontières modernes du Moyen-Orient, tracées après la Première Guerre mondiale par les accords Sykes-Picot de 1916 entre la France et la Grande-Bretagne. Ce découpage colonial a divisé le Kurdistan historique entre quatre États (Turquie, Syrie, Irak et Iran), privant le peuple kurde – estimé à 40 à 50 millions de personnes – d’un État propre et le soumettant à des politiques variées d’assimilation ou de marginalisation selon les régimes.
Le Rojava représentait une expérience unique d’autonomie démocratique, de reconnaissance linguistique et de coexistence multiculturelle au milieu du chaos syrien. Son démantèlement rapide est ressenti comme une perte majeure, même si Damas présente l’intégration comme une étape nécessaire vers l’unité nationale et la stabilité.
Les maktoumin kurdes, privés pendant plus de soixante ans de citoyenneté et de propriété, espéraient que la fin du régime Assad marquerait enfin la reconnaissance pleine et entière de leurs droits. Aujourd’hui, beaucoup craignent que les nouvelles cartes d’identité ne perpétuent, sous une forme administrative modernisée, le processus d’effacement qu’ils dénoncent depuis des générations.
L’avenir des Kurdes de Syrie reste incertain : entre les promesses de reconnaissance culturelle contenues dans le décret n° 13 et les réalités du terrain marquées par l’intégration forcée des institutions et des forces militaires kurdes (FDS) dans les structures centrales de l’État. Mais une chose est certaine : les Kurdes qui ont résisté aux politiques d’assimilation, de déportations, de génocides pendant 100 ans ne vont pas se soummettre à un djihadiste recyclé qu’on veut faire passer pour un chef d’Etat.