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La stabilité a un langage : comment l’Occident a appris à parler le nationalisme arabe

MOYEN – ORIENT – Dastan Jasim soutient que les violences anti-kurdes perpétrées par les régimes, les idéologies et les mouvements politiques des pays arabes reflètent une conception racialisée et partagée de la présence kurde, perçue comme incompatible avec l’ordre politique établi. Selon Jasim, il s’agit d’une lecture pseudo-anti-impérialiste de l’histoire du Moyen-Orient, où les Arabes sont présentés comme les seuls sujets politiques autochtones, une version des événements adoptée par les pays occidentaux.

Voici l’article de Dastan Jasimi :

 

« Il n’y a pas de Syrie », a déclaré Nesrîn Abdullah, [ancienne commandante] des Yekîneyên Parastina Jin (Unités de protection des femmes, YPJ), lors d’une récente conférence de presse. Par cette déclaration, elle a saisi, dans une perspective arendtienne, la banalité des massacres à motivation ethnique et religieuse perpétrés à répétition depuis la prise de pouvoir en Syrie par l’ancien terroriste d’Al-Qaïda, Ahmed al-Sharaa, en décembre 2024. Pour Abdullah, qui a servi au sein des YPJ et a participé à la défaite de l’État islamique en Irak et en Syrie (EI), la Syrie est moins un État que le fruit de massacres accumulés. Les propos d’Abdullah ont révélé que la situation n’a jamais évolué en Syrie, en particulier pour les Kurdes.

 

Face à une violence si fréquente et si facile à perpétrer, comment est-elle encouragée et justifiée ? Sous couvert de lassitude envers la Syrie et le Moyen-Orient, certains discours politiques et analytiques occidentaux présentent le désengagement comme une forme de retenue éthique et la non-intervention comme une preuve de prudence, expliquant ainsi l’inaction durant le récent conflit. Un bref rappel des événements de janvier 2026 illustre la gravité du problème. Plus de 150 000 civils kurdes ont fui les quartiers majoritairement kurdes d’Alep après plusieurs jours d’attaques urbaines impitoyables menées par les forces du gouvernement de transition syrien. Ces dernières ont tué des dizaines de personnes. Des témoignages font état de combattants syriens kidnappant des civils, encerclant des réfugiés, les forçant à s’asseoir par terre et les insultant, les traitant de porcs et d’infidèles. Un combattant du gouvernement de transition syrien a jeté le corps d’une combattante kurde du haut d’un immeuble. Un autre a fièrement exhibé une tresse coupée sur la tête d’un combattant kurde.

 

Cette campagne de violence ouvertement anti-kurde a été suivie par la prise de contrôle rapide, par les forces du gouvernement de transition syrien, des territoires à majorité arabe situés à l’est de l’Euphrate, qui étaient sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes. Des scènes de foules en liesse ont été observées, célébrant ce qui était présenté comme la libération de « l’occupation kurde », alors que ce sont les forces kurdes qui avaient chassé Daech de ces zones quelques années auparavant. Les forces du gouvernement de transition syrien, composées notamment des hommes armés qui avaient auparavant abrité Abou Bakr al-Baghdadi, chef de Daech, après sa défaite, ont pris le contrôle des prisons où étaient détenus les membres de Daech. Ces attaques contre les Kurdes avaient été précédées par les massacres d’Alaouites à Lattaquié, de chrétiens à Damas et de Druzes à Soueïda. Malgré ce lourd passé de meurtres, al-Charia a navigué sans difficulté entre Washington et Paris, New York et Moscou, semblant transcender toutes les divisions géopolitiques, créant de toutes pièces des faits établis, et sachant que le monde adhère pleinement à sa politique de création d’une « Syrie unifiée ». Dans certains pays occidentaux, la perspective d’un dirigeant syrien qu’il serait possible de neutraliser à moindre coût est accueillie favorablement.

 

Ce qui a changé en Syrie, ce n’est pas la logique d’exclusion, mais la propension des observateurs et décideurs politiques internationaux à l’utiliser, la reproduire et la justifier. Ils déploient un langage technocratique globalisé qui se confond avec des notions de nation et d’ethnicité résolument anti-modernes. Ils instrumentalisent les représentations nationalistes arabes des Kurdes comme acteurs étrangers, entités non autochtones, dont l’existence est perçue comme une provocation. Ces commentateurs transforment la suprématie arabe en « stabilité », tout en qualifiant les contestations de perturbations inutiles d’un équilibre déjà fragile. Dans cette perspective, la présence politique kurde n’est pas interprétée comme une continuité autochtone ou une réponse défensive à une menace existentielle, mais comme une interruption qui engendre l’instabilité par sa simple présence. L’effet de telles analyses et commentaires est de présenter la violence contre les Kurdes comme une conséquence malheureuse de la complexité, de l’épuisement et des revendications concurrentes, et non comme le racisme meurtrier ou l’exclusion politique que les Kurdes paient de leur vie.

 

Non pas des haines anciennes mais un système de déni produit

 

Sans surprise, compte tenu de cette interprétation des événements, certains reportages et analyses se sont éloignés de la réalité. Certains journalistes ont cité sans esprit critique « les habitants de Raqqa » comme une expression authentique de la volonté populaire, présentant les réactions de la majorité arabe comme un baromètre neutre de légitimité – ignorant ainsi les nombreux résidents kurdes de la ville. Ces reportages ont implicitement positionné les Kurdes comme la source du ressentiment dirigé contre eux, les dépeignant comme des dirigeants étrangers dont le départ aurait rétabli l’ordre social. Des journalistes comme Golineh Atai, journaliste germano-iranienne de la ZDF, se sont tenues devant le camp d’al-Hol, où des centaines de membres de familles de l’EI venaient d’être libérés, affirmant qu’ils s’étaient échappés sous la surveillance des Kurdes, et se disant inquiètes que Mazloum Abdi ne contrôle pas ses forces, évoquant la « peur » des Arabes due à l’animosité qui les opposait aux Kurdes depuis dix ans – rejetant ainsi toute la responsabilité sur les Kurdes et présentant les Arabes comme des victimes impuissantes. Elle a par ailleurs affirmé qu’« une guerre avait été évitée », comme si les dizaines de Kurdes tués, le blocus humanitaire des zones kurdes et les violences raciales filmées n’avaient jamais eu lieu. Cette mise en scène, qui consiste à ne présenter que les récits arabes sous couvert d’« authenticité », marginalise et occulte les pertes, les déplacements et les morts subis par les Kurdes.

 

De même, un article récent du Spiegel, intitulé « Quel est le jeu de la milice kurde la plus puissante de Syrie ? », illustre comment la suspicion est projetée sur les acteurs kurdes, même dans des reportages se voulant critiques. Ce cadrage présuppose la duplicité et des intentions cachées du côté kurde, tandis que les actions des acteurs arabes et turcs environnants sont traitées comme un simple contexte, et non comme des sujets d’enquête à part entière. La gouvernance kurde est perçue comme une énigme ou une menace, et non comme un projet politique ancré dans l’histoire, doté d’une légitimité sociale et d’objectifs clairement définis. La question n’est pas de savoir contre quoi les Kurdes se défendent, mais ce qu’ils cherchent à accomplir. Cette inversion reflète cette même conception racialisée, selon laquelle les Kurdes posséderaient certaines caractéristiques intrinsèques, qui a longtemps dominé le discours régional et qui se traduit aujourd’hui dans le langage du journalisme d’investigation.

 

Cette mascarade de reportages prétendument de terrain a vidé de sa substance politique la violence perpétrée contre les Kurdes. Au mieux, ces analyses présentaient le conflit arabo-kurde comme le fruit de haines ancestrales ou de préjugés réciproques, comme si la violence avait émergé spontanément de tensions communautaires non résolues. Souvent, elles ne la réduisaient qu’aux actes commis par les Kurdes durant leurs dix dernières années de contrôle des anciens territoires de l’EI. Cette explication vide le conflit de sa substance politique et constitue une forme de déni. L’enjeu n’est pas la persistance d’une animosité prémoderne, mais le succès d’un projet politique moderne qui a érigé l’existence kurde en incompatibilité avec l’ordre national, le progrès et la souveraineté. L’exclusion des Kurdes n’était pas le vestige du sous-développement ; elle était l’un des instruments qui ont façonné l’État syrien moderne.

 

L’histoire de l’idéologie anti-kurde 

 

Le cas syrien illustre avec une clarté particulière la logique de l’antikurdisme. Les politiques d’arabisation du milieu du XXe siècle n’étaient ni des excès marginaux ni des erreurs politiques, mais des pratiques constitutives par lesquelles l’État définissait qui appartenait à la nation et qui n’y appartenait pas. La prétendue étude de 1963 sur la région kurde de Syrie (Dirasat ʿan Muhafazati al-Jazirati min al-Nawahi al-Qawmiat al-Siyasiat al-Aijtimʿaeia, « Étude du gouvernorat d’Al-Jazirah d’un point de vue national, politique et social »), réalisée par Mohammed Talib Hilal, officier militaire et policier syro-baasiste, véhiculait une vision du monde où la présence kurde était perçue comme une menace existentielle comparable à Israël lui-même (…). Hilal assimilait ainsi l’existence kurde à l’ennemi permanent, au même titre qu’Israël. Il soutenait que les Arabes devaient affronter le Kurdistan et l’Israël dans le cadre d’un plan global, plutôt que de les traiter de manière partielle ou ponctuelle, car il considérait les deux comme des instruments d’intervention impériale contre le nationalisme arabe. Dans ce contexte, les revendications politiques kurdes ne nécessitaient ni dialogue ni négociation, car l’existence kurde était perçue comme extérieure au champ politique légitime. L’étude de Hilal justifiait la création par le gouvernement syrien d’une « ceinture arabe » (al-Hizām al-ʿArabī), constituée de populations arabes déplacées afin de réduire la présence kurde dans le nord-est de la Syrie.

 

Surtout, cette logique anti-kurde ne s’opposait ni au fondamentalisme religieux, ni n’était neutralisée par la modernité laïque. Le nationalisme arabe et l’islam politique se sont maintes fois cristallisés autour d’une même conception racialisée de la présence kurde, présentant les Kurdes comme un groupe immuable, étranger et intrinsèquement inférieur. Le parcours politique de Saddam Hussein illustre cette convergence avec une brutale clarté : il a combiné la rhétorique modernisatrice du parti baasiste avec le symbolisme islamique, tout en perpétrant des violences génocidaires contre les Kurdes lors de la campagne d’Anfal (1988) au nom de la préservation de l’État. En Syrie, des figures baasistes comme Salah Jadid, souvent qualifié de néo-marxiste alors qu’il a fait ses débuts politiques au sein du Parti social-nationaliste syrien (PSNS), proche allié du parti nazi, ont traité l’islam et la société kurde comme des forces arriérées à réprimer au nom du développement. Pour les élites alaouites de Syrie, le nationalisme arabe extrême servait de mode d’intégration au sein du paysage politique sunnite arabe, tout comme le nationalisme palestinien avait historiquement permis aux chrétiens palestiniens de se sentir appartenir à une communauté. Le racisme de la modernisation ne contredisait ni l’idéologie religieuse ni l’idéologie nationaliste. Il s’exerçait à travers les deux, engendrant un discours durable où le meurtre des Kurdes, la destruction de leur culture et leur marginalisation pouvaient être sans cesse justifiés au nom du progrès.

 

La répétition des violences anti-kurdes à travers les régimes, les idéologies et les contextes politiques est généalogique, non accidentelle. Elle ne découle pas simplement des antipathies arabes apparues après la guerre contre Daech et la prétendue occupation des territoires arabes. Elle s’enracine profondément et, comme le démontre l’histoire de la pensée baasiste, dans des fondements idéologiques de racisme anti-kurde élaborés et sophistiqués. Elle reflète une conception racialisée partagée de la présence kurde, perçue comme incompatible avec l’ordre politique, et une lecture pseudo-anti-impérialiste de l’histoire du Moyen-Orient où les Arabes sont considérés comme le seul sujet politique autochtone. Dans ce cadre, l’existence kurde apparaît soit comme une construction impériale, soit comme une menace démographique, mais jamais comme une continuité historique légitime. Cette sélection idéologique a permis au nationalisme arabe, puis aux mouvements islamistes, d’éluder toute réflexion sur leurs propres formes de domination, tout en présentant la résistance kurde comme une collaboration, une déviation, voire une trahison.

 

L’affaiblissement du régime d’Assad après 2011, date du début du soulèvement et de la guerre civile syriens, n’a pas fait disparaître cette logique raciale. Elle a ressurgi presque sans transition dans le discours de l’opposition anti-Assad, qui a présenté l’autonomie kurde comme une fragmentation, un complot ou une manipulation étrangère plutôt que comme un acte de légitime défense. Ces groupes d’opposition ont systématiquement dépeint l’organisation politique kurde comme illégitime, indépendamment de ses pratiques, de ses alliances ou de ses engagements idéologiques. L’imaginaire racial est resté intact malgré les changements de bannières, de slogans et de soutiens. Cette continuité explique pourquoi il a été si facile de justifier les alliances entre les milices islamistes syriennes et la Turquie pour attaquer la région à majorité kurde d’Afrin (au nord-ouest de la Syrie), et des villes à majorité kurde comme Serêkaniyê (connue en arabe sous le nom de Ras al-Ayn) et Girê Spî (connue en arabe sous le nom de Tal Abyad). La même conception raciale des Kurdes était présente lorsque le président turc Recep Tayyip Erdoğan a indirectement évoqué la « ceinture arabe » lors de son offensive de 2019 contre les Kurdes syriens. Il a déclaré que le nord-est de la Syrie était « quasi désertique » et que les Arabes étaient les « véritables propriétaires » de la ville de Manbij, tout en montrant une carte sur laquelle les zones à majorité kurde, séparées des zones kurdes de Turquie précisément par la frontière arbitraire syro-turque, étaient désignées comme des zones que la Turquie souhaitait occuper en tant que « zone de sécurité ».

 

Reproduire l’antikurdisme comme expertise

 

Le caractère structurel du racisme anti-kurde se manifeste surtout non pas dans des déclarations abstraites, mais dans les moments concrets où l’action politique kurde est évaluée, interprétée et réprimée. Un exemple, aujourd’hui largement oublié, est l’échange entre Leyla Zana, ancienne prisonnière politique kurde de l’État turc, et Leyla Khaled, pirate de l’air palestinienne, lors d’une conférence de femmes en 2013. Zana défendait une position fondée sur la coexistence, insistant sur le fait que la lutte palestinienne pour la libération n’exigeait pas l’effacement d’un autre peuple et que la paix entre les peuples supposait une reconnaissance mutuelle, même en situation d’occupation. Khaled rejetait catégoriquement ce cadre, refusant toute forme de reconnaissance qui permettrait à Israël de subsister et traçant une frontière nette entre les causes nationales jugées légitimes et celles considérées comme irréconciliables.

 

À l’époque, nombre de Kurdes percevaient ce désaccord comme propre au contexte israélo-palestinien. Rétrospectivement, cet échange a révélé une logique politique plus profonde : les causes nationales arabe et palestinienne sont présentées comme autochtones, absolues et non négociables, tandis que l’existence kurde (et juive israélienne) est considérée comme conditionnelle, secondaire et indéfiniment reportable. La participation kurde aux luttes politiques arabes relevait donc moins de la solidarité que de la manifestation d’une relation inégale, où l’engagement kurde envers la cause arabe était attendu et mobilisé, tandis que la reconnaissance arabe de la lutte kurde n’était jamais un élément du compromis politique.

 

Cette asymétrie ne se limite pas aux mouvements politiques régionaux. Elle s’insinue sans difficulté dans les discours universitaires et politiques occidentaux, où elle est reformulée à travers le prisme du pragmatisme, de la stabilité et de la gestion des risques. L’analyse de Charles Lister, chercheur résident au Middle East Institute de Washington, en est un exemple révélateur. Lister écrit que « pendant des années, les FDS se sont révélées être un partenaire local loyal et fiable, mais qu’en fin de compte, il s’agissait d’un acteur non étatique dont la base kurde a longtemps été un facteur d’instabilité plus large, tant à l’intérieur de la Syrie que, dans une certaine mesure, au-delà ». Cette formulation est révélatrice non pas parce qu’elle nie la contribution des Kurdes, qu’elle reconnaît d’ailleurs brièvement. Ce qui est révélateur dans cette analyse, c’est qu’elle situe l’instabilité dans l’existence même des Kurdes. La loyauté, l’efficacité et le sacrifice sont relégués au second plan face à un diagnostic ethnique qui perçoit la présence kurde comme intrinsèquement déstabilisatrice, voire comme une menace. L’agression militaire turque, la violence djihadiste et des décennies de répression nationaliste arabe disparaissent de l’analyse, remplacées par l’hypothèse que la simple existence kurde est le problème sous-jacent à gérer.

 

Une logique similaire est à l’œuvre dans l’analyse de la Syrie orientale menée par Faris Zwirahn, universitaire à Princeton, qui délégitime la gouvernance kurde en affirmant que « ces cadres sont souvent des ressortissants étrangers (principalement turcs et irakiens) plutôt que syriens ». Cette observation est présentée comme une preuve de l’étrangeté des Kurdes, alors même que l’État syrien a intégré des milliers de combattants étrangers, dont des djihadistes ouïghours, dans ses forces sans susciter un examen comparable. Le problème ici n’est pas l’exactitude des faits, mais une interprétation différenciée. De telles analyses présentent les liens transfrontaliers kurdes comme une infiltration et une manipulation démographique, tout en ignorant la militarisation par les États arabes de combattants étrangers non arabes ou en la normalisant comme une nécessité en temps de guerre. Il en résulte une hiérarchie de légitimité où la mobilité kurde est, par définition, suspecte, tandis que les pratiques des États arabes sont soustraites à toute critique équivalente.

 

Ce schéma est encore plus marqué dans les travaux d’analystes tels que Hassan I. Hassan, fondateur et rédacteur en chef du magazine New Lines, et Rasha al-Aqeedi, collaboratrice de New Lines, dont les commentaires présentent l’autonomie kurde comme une perturbation d’origine extérieure plutôt que comme une réponse politique autochtone à une menace existentielle. Hassan I. Hassan affirme par exemple que les FDS « n’ont jamais remporté de bataille sans un soutien aérien américain rapproché », contrairement à Hayat Tahrir al-Sham (HTS), le groupe djihadiste qui a porté al-Charia au pouvoir. En réalité, HTS a réussi grâce à des années de financement turc, un effort qui bénéficiait lui-même du soutien diplomatique, financier et militaire des États-Unis.

 

Dans ces analyses, les institutions kurdes apparaissent comme des intermédiaires, des instruments ou des conséquences involontaires de l’intervention occidentale, une vision qui rappelle celle de Mohammed Talib Hilal. Ces écrits perçoivent les acteurs nationalistes et islamistes arabes comme des forces réactives, façonnées par les circonstances, plutôt que comme des agents de domination. Les Kurdes, selon cette perspective, sont des déstabilisateurs extérieurs, tandis que la violence arabe à leur encontre est certes regrettable, mais aussi compréhensible comme une forme d’anti-impérialisme. L’autodéfense kurde devient alors un problème à minimiser, et non une revendication à prendre au sérieux.

 

Le coût du fatalisme géopolitique

 

Ce qui unit ces affaires, ce n’est ni un préjugé individuel ni une erreur d’analyse, mais une structure épistémique commune où la domination politique arabe est considérée comme la norme. À travers ce discours de réalisme, de non-intervention et de lassitude, les violences contre les Kurdes peuvent se perpétuer sans susciter de rupture morale ou analytique, tandis que la résistance kurde est accueillie avec une méfiance accrue.

 

À ce stade, le fatalisme géopolitique remplit sa fonction principale. En présentant le contrôle nationaliste arabe comme l’option la moins perturbatrice (et la plus « naturelle »), le discours politique qualifie le retrait militaire occidental de Syrie de retenue, et l’acquiescement de maturité morale. La vie des Kurdes devient négociable non pas parce que les circonstances sont chaotiques, mais parce que le cadre utilisé pour imaginer l’ordre a déjà déterminé quelles revendications sont considérées comme légitimes. La gouvernance kurde est une innovation illégitime et perturbatrice. La gouvernance arabe est l’ordre naturel. Chercher à changer cet ordre établi est une entreprise vaine, de sorte que la seule politique viable consiste à accepter le Moyen-Orient dominé par les Arabes tel quel. L’anti-impérialisme, dépouillé d’une lecture dans laquelle tous les empires sont remis en question, devient un vocabulaire qui absorbe la domination au lieu de la combattre.

 

Ce système persiste dans les discours régionaux et occidentaux car il repose sur une conception racialisée de l’autochtonie qui considère les Arabes comme le seul sujet politique authentique de la région. Kurdes, Juifs israéliens, chrétiens, Alaouites, Druzes, Yézidis et autres deviennent des présences gênantes, des peuples dont la simple existence est déstabilisatrice. Les conséquences d’une telle pensée se pleurent sur des innocents.

Dastan Jasim est chercheuse germano-kurde associée à l’Institut allemand d’études mondiales et régionales (GIGA) et ancienne chercheuse invitée à l’Université américaine d’Irak

Article d’origine (en anglais) publié en mars 2026 sur le site fathom journal « Stability has a language: How the West Learned to speak Arab nationalism » 

Photo : Le président syrien Hafez al-Assad en compagnie du vice-président irakien Saddam Hussein, du ministre algérien des Affaires étrangères Abdelaziz Bouteflika et du vice-président syrien Abdel Halim Khaddam (lors du sommet de la Ligue arabe à Bagdad). Musée en ligne d’histoire syrienne, domaine public, via Wikimedia Commons.