KURDISTAN – Le Newroz kurde est bien plus qu’une simple fête du printemps : il incarne une identité nationale profonde, un symbole de résistance et d’unité pour un peuple historiquement divisé et opprimé. Trop souvent, certains discours tentent de le réduire à une variante régionale du Nowruz iranien (ou persan), comme s’il s’agissait d’une simple tradition parmi d’autres au sein de l’espace culturel iranien. Cette assimilation est non seulement inexacte, mais elle participe d’une dynamique plus large d’occultation de l’identité kurde.
Des racines communes, des significations divergentes
Newroz (ou Nawroz, Navroz selon les dialectes) et Nowruz partagent effectivement une origine ancienne liée à l’équinoxe de printemps et à des traditions pré-islamiques iraniennes anciennes. Les deux marquent le « nouveau jour » et célèbrent le renouveau de la nature. Cependant, les mythes fondateurs, les symboles et surtout la charge politique diffèrent radicalement.
Pour les Perses/Iraniens, Nowruz est avant tout une fête culturelle :
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Elle met en avant le Haft-Sin (table des sept objets commençant par S), le Chaharshanbe Suri (mercredi rouge, sauts par-dessus les feux la veille), le nettoyage de printemps (khane tekani), les visites familiales.
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C’est une célébration familiale ou de petits groupes, axée sur le renouveau personnel, la poésie, la nature et l’héritage zoroastrien ancien.
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Elle n’a pas de dimension politique explicite dans son expression contemporaine dominante.
Pour les Kurdes, Newroz est indissociable du mythe de Kawa le forgeron :
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Kawa mène une révolte contre le tyran Zahhak (ou Dehak), roi assyrien ou étranger qui sacrifiait des jeunes pour nourrir les serpents sur ses épaules.
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Après la victoire, Kawa allume un grand feu sur la montagne pour annoncer la liberté retrouvée.
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Ce récit fait de Newroz le symbole de la victoire de l’opprimé contre le tyran, de la lumière sur les ténèbres, mais surtout de la résistance kurde face aux empires et États qui ont dominé le Kurdistan.
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Newroz est donc devenu, surtout au XXe siècle, une affirmation politique de l’existence kurde face à la répression en Turquie, en Iran, en Syrie et en Irak.
Des célébrations aux antipodes
Les différences se voient clairement dans la pratique :
Kurdes : grands feux de joie collectifs allumés sur les hauteurs, danses en cercle (govend) mêlant hommes et femmes, tenues traditionnelles aux couleurs vives (rouge, vert, jaune – couleurs du drapeau kurde), rassemblements publics massifs souvent politisés, slogans, drapeaux, portraits de figures de résistance. Les femmes y occupent une place très visible et active. C’est une fête de l’unité nationale et de la force collective.
Persans : célébrations plus intimistes ou familiales, Haft-Sin, plats spécifiques, parfois Haji Firuz* (personnage au visage noirci, habillé de rouge, qui chante et joue du tambourin). Ce dernier élément pose d’ailleurs problème : perçu par beaucoup (notamment dans les communautés afro-iraniennes et par des chercheurs) comme une forme de blackface raciste héritée de l’histoire de l’esclavage et des pratiques de siyah-bazi (jeu noir), il reste défendu par d’autres comme une figure folklorique liée au charbon ou au retour des morts. Cette controverse existe surtout dans les débats iraniens contemporains et diasporiques.
Ces contrastes montrent que, même si le feu est présent des deux côtés, son sens est tout autre : purification et joie printanière chez les uns, résistance et renaissance nationale chez les autres.
L’assimilation comme forme d’effacement
Présenter le Newroz kurde comme « une fête iranienne parmi d’autres » ou comme une simple déclinaison locale du Nowruz persan revient à nier sa dimension politique et identitaire spécifique. Cela s’inscrit dans une longue histoire de politiques d’assimilation menées par les États qui contrôlent des parties du Kurdistan.
Cette tentative de dilution culturelle rappelle les mécanismes classiques du fascisme culturel : nier les différences, imposer un récit unique dominant, faire passer toute affirmation d’identité distincte pour une menace ou une hérésie. Comme l’a écrit Umberto Eco dans son célèbre texte sur l’Ur-Fascisme, le fascisme se nourrit du rejet de la vérité complexe au profit d’une simplification autoritaire, et de la volonté de faire taire les voix dissidentes en les qualifiant d’anti-nationales ou de séparatistes.
Les Kurdes ne revendiquent pas l’exclusivité de Newroz – ils reconnaissent ses racines partagées avec d’autres peuples iranophones. Mais ils refusent que leur version, chargée de leur histoire de lutte, soit effacée au profit d’un récit homogénéisant.
Newroz kurde reste donc ce qu’il est : un cri de liberté, une danse d’unité, un feu qui ne s’éteint pas. Les foules plus nombreuses que jamais affluant sur les places de Newroz dans les quatre parties du Kurdistan montrent que la flamme allumée par Kawa brûle toujours, plus vive que jamais.
*La figure de Haji Firuz
Haji Firuz (ou Hajji Firuz, Haji Firooz) est un personnage folklorique emblématique du Nowruz (Nouvel An iranien/persan). Il apparaît dans les rues avant et pendant les fêtes du printemps : visage noirci (souvent au charbon ou à la suie), vêtements rouges vifs, chapeau pointu, tambourin (dayereh), il chante des airs joyeux, danse et annonce l’arrivée du renouveau printanier. Il est souvent comparé à un « Père Noël persan » annonçant le bonheur et la bonne fortune.
Origines et théories principales
Les origines exactes restent incertaines et font l’objet de multiples hypothèses, souvent spéculatives et sans preuves documentaires solides anciennes :
Théories anciennes/mythologiques (pré-islamiques ou zoroastriennes) :
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Lien avec des figures de renaissance cyclique comme Tammuz/Dumuzi (dieu sumérien mésopotamien de la fertilité, mort et ressuscité) ou le héros perse Siavash (Siyâvash), symbolisant le retour des morts, la résurrection et le renouveau.
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Visage noirci = retour du monde des morts, suie des feux sacrés (feux de Chaharshanbe Suri ou gardiens du feu zoroastrien), ou masques rituels anciens.
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Gardien de joie (Farvashi), prêtre du feu, ou messager printanier (Mir Nowruzi).
Théorie contemporaine/populaire nationaliste :
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Représentation codée de Piruz Nahavandi (Firuzan, Abu Lu’lu’a), esclave sassanide originaire de Nahavand (Iran central-ouest, région persanophone) qui assassina le calife Omar en 644 en vengeance de la conquête arabe, des massacres (bataille de Nahavand) et de l’esclavage.
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Arguments folkloriques : « Piruz » → « Firuz » (arabe sans « P »), « Haji » pour son séjour en Arabie, noirci pour l’esclavage/charbon, rouge pour la guerre/victoire, chansons moqueuses envers « son maître » comme revanche cachée.
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Cette version est très répandue dans les milieux nationalistes iraniens (et parfois kurdes, en raison de la proximité géographique), mais non prouvée historiquement comme origine directe du personnage folklorique.
Théorie historique critique (plus récente et académique) :
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Émergence relativement moderne (surtout XXe siècle, après l’abolition de l’esclavage en Iran en 1929), liée à la tradition du siyah-bazi (« jeu noir », théâtre de minstrel avec blackface).
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Représentation stylisée d’un esclave africain ou afro-iranien (origines dans le commerce d’esclaves du golfe Persique et de l’océan Indien), servant un maître iranien (chansons où il s’adresse à « son maître » pour le faire rire).
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Popularité accrue dans les années 1920-1930 à Téhéran.
La controverse racisme/blackface
Le visage noirci est perçu par beaucoup (surtout dans la diaspora, chez les jeunes Iraniens, les communautés afro-iraniennes et les chercheurs contemporains) comme une forme de blackface raciste, héritée de l’histoire de l’esclavage et des stéréotypes anti-noirs (similaire à Zwarte Piet aux Pays-Bas ou à certaines caricatures occidentales). Critiques soulignent qu’il perpétue une caricature d’esclave africain joyeux et servile.
Débats intenses depuis les années 2010-2020, y compris en Iran (ex. : décisions municipales à Téhéran pour éviter le noirci en 2021).
Défenseurs arguent que c’est innocent : suie printanière, symbole ancien non lié à la race, folklore culturel pur.
Aucune preuve que le noirci ait une intention raciste originelle, mais l’effet contemporain est problématique pour beaucoup.
En résumé, Haji Firuz est une figure joyeuse et multiforme du Nowruz, aux racines probablement modernes (liées au siyah-bazi et à l’esclavage historique) malgré les mythes anciens invoqués. La théorie Piruz Nahavandi offre une lecture vengeresse anti-arabe populaire mais spéculative. Le débat sur son caractère raciste ou non divise toujours la société iranienne et la diaspora.