L’idée selon laquelle le peuple kurde n’aurait jamais exercé de souveraineté politique est une contre-vérité historique qui ignore près d’un millénaire de structures étatiques autonomes. Entre le Xe et le XIXe siècle, le Kurdistan n’était pas un vide politique, mais une mosaïque d’émirats et de principautés puissantes — tels que les Marwanides, les Baban ou l’émirat de Bohtan — qui battaient monnaie, rendaient la justice et entretenaient des armées permanentes. L’existence même du Sharafnama*, écrit en 1597, témoigne d’une conscience politique ancienne et documentée, répertoriant des dizaines de dynasties ayant exercé un pouvoir régalien bien avant l’émergence des États-nations modernes. Cette autonomie traditionnelle n’a pas disparu par manque de maturité politique, mais a été délibérément brisée par les politiques de centralisation forcée des empires ottoman et perse au XIXe siècle, transformant une réalité historique séculaire en une lutte contemporaine pour la reconnaissance.
L’histoire kurde est marquée par l’existence de nombreux émirats, principautés et seigneuries. Si les Kurdes n’ont jamais fondé un empire unique et durable — à l’exception notable des Ayyoubides de Saladin, au caractère multinational — ils ont dirigé des entités semi-indépendantes souvent puissantes.
La période médiévale précoce (Xe – XIIe siècles)
Dès le déclin du califat abbasside, plusieurs dynasties kurdes s’affirment comme des puissances régionales, tout en reconnaissant parfois la suzeraineté nominale des autorités centrales :
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Hasanwayhides (≈ 959–1015) : Régions de Hamadan et Dinawar (Ouest de l’Iran).
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Marwanides (≈ 990–1096) : Centrés sur Diyarbakır (Amid) et la Haute-Mésopotamie.
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Shaddadides (≈ 951–1199) : Présents dans le Caucase (Arménie, Arran).
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Annazides (Banu Annaz, ≈ 990–1117) : Établis dans les montagnes du Zagros.
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Rawadides : Influence autour de Tabriz et Maragha.
L’âge d’or des émirats sous les Ottomans et les Safavides (XVIe – XIXe siècles)
Après la bataille de Chaldiran (1514), les Empires ottoman et safavide se partagent le Kurdistan. Pour sécuriser leurs frontières, ils accordent une large autonomie aux princes kurdes (mîr ou beg), qui font office de tampon stratégique.
La question de l’origine kurde des Safavides
La dynastie safavide, fondée en 1501 par Shah Ismail Ier, était elle-même d’origine kurde-iranienne. Sa lignée remonte à Sheikh Safi al-Din Ardabili (1252–1334). Des sources anciennes (telles que le Safwat al-Safa) qualifient leurs ancêtres, comme Firuz-Shah Zarrin-Kolah, de « kurdes de Sanjan ». Installés à Ardabil au XIe siècle, ils se sont progressivement turquifiés linguistiquement au contact des tribus Qizilbash, tout en conservant leur socle ethnique kurde. Cette origine rend les relations safavido-kurdes complexes : une dynastie d’extraction kurde imposant le chiisme à des principautés kurdes majoritairement sunnites.
Les principaux émirats de cette période :
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Émirat de Soran (XIVe–XIXe) : Autour d’Erbil, Kirkouk et Rawanduz.
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Émirat de Baban : Centré sur Souleimaniye.
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Émirat de Badinan (XIVe–1843) : Régions de Dohuk et Amadiya.
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Émirat de Bohtan (Botan) : Puissant sous Bedirxan Beg à Cizre au XIXe.
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Émirat de Bitlis (XIIe–1847).
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Émirat de Hakkari (XIVe–1845).
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Émirat d’Ardalan : À l’est (Sanandaj / Sînê), vassal persan jusqu’en 1867.
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Autres entités : Mahmudi, Şirvan, Palu, Eğil, Bradost (lieu de la célèbre révolte de Dimdim en 1609-1610), etc.
Le Sharafnama (1597), rédigé par le prince Sharaf Khan de Bitlis, demeure le témoignage le plus précieux de cette époque, recensant 33 dynasties kurdes actives.
La fin de l’autonomie traditionnelle
Entre 1830 et 1880, les réformes centralisatrices ottomanes (les Tanzimat) et les offensives militaires mettent fin à ce système féodal. Les émirats tombent les uns après les autres : le Bohtan en 1847, les Baban en 1850, et l’Ardalan côté iranien en 1867. Cette centralisation marque le passage d’une autonomie kurde traditionnelle à une administration directe par les États modernes.
En résumé : L’histoire politique kurde est celle d’une vitalité millénaire, illustrée par une mosaïque de seigneuries souveraines qui ont dominé la région jusqu’au milieu du XIXe siècle.
*Le Sharafnameh ou Sherefname est une célèbre chronique kurde. Son auteur est Sharaf al-Din Bitlisi, prince, poète et historien kurde. Le texte est considéré comme l’une des principales sources sur l’histoire kurde.