TURQUIE / KURDISTAN – Une commission d’enquête a présenté son rapport sur la mort de la journaliste kurde Dilan Karaman. Le rapport attribue son décès non pas à des causes individuelles, mais évoque des violences conjugales, du harcèlement institutionnel et des pressions économiques.
Plus de trois mois après le décès de Dilan Karaman, une commission d’enquête de la société civile a publié son rapport. Ce dernier établit clairement que les circonstances de la mort de la journaliste et chroniqueuse du journal féminine kurde « JIN » ne peuvent se réduire à des facteurs personnels ou psychologiques. Il s’agit plutôt d’une combinaison de violences conjugales, de conditions de travail stressantes, de défaillances institutionnelles et de dynamiques sociétales qui a conduit à la situation ayant finalement entraîné son décès.
Commission conjointe de cinq organisations féminines
Dilan Karaman a été admise à l’hôpital d’Amed (Diyarbakır) le 11 novembre après une tentative de suicide. Elle a passé plus de deux semaines en soins intensifs avant de décéder le 27 novembre. Une commission d’enquête a été constituée le jour même de son décès. Elle est composée de représentantes du mouvement féministe TJA, du Centre des droits des femmes du barreau d’Amed, de l’association DAKAH-DER, de la Commission des femmes de l’Ordre des avocats autrichiens (ÖHD) et de l’association féministe Rosa. Cette initiative vise à faire la lumière sur le contexte des droits humains, social et institutionnel de cette affaire.
Menaces du partenaire
Le rapport s’attarde particulièrement sur les événements du jour de la tentative de suicide. Selon ce rapport, Dilan Karaman a contacté plusieurs personnes ce matin-là et leur a confié avoir été menacée par son compagnon, Mazlum Toprak. Elle a décrit avoir été intimidée avec un couteau, qu’on lui ait tiré les cheveux et qu’elle ait été expulsée de l’appartement. Elle a également déclaré craindre pour sa vie.
Le fait qu’elle ait partagé ces récits de manière indépendante avec plusieurs personnes est considéré par la commission comme une preuve solide qu’il ne s’agit pas d’un récit isolé ou inventé. L’accusé nie toute violence physique, mais a admis avoir utilisé un couteau et proféré des menaces. La commission conclut que Dilan Karaman a été victime de violences conjugales juste avant son décès et que cette situation a considérablement aggravé sa détresse psychologique préexistante.
Retard dans l’aide médicale
Le rapport évalue également de manière critique la conduite des services d’urgence et de la police suite à la tentative de suicide. Bien que Karaman se trouvât dans une situation critique, elle n’a pas été immédiatement transportée à l’hôpital. L’argument selon lequel une hospitalisation sans consentement était impossible car elle était consciente est juridiquement irrecevable. La commission dénonce à cet égard une grave défaillance de la part des autorités étatiques. Le retard dans la prise en charge médicale a été un facteur déterminant dans l’enchaînement d’événements qui a finalement conduit à son décès.
Pression au travail et harcèlement
Un autre aspect du rapport concerne les conditions de travail de Dilan Karaman. Elle cumulait plusieurs fonctions politiques et institutionnelles, notamment comme assistante de recherche auprès de la députée DEM Saliha Aydeniz, au sein du service des relations publiques du parti et dans la production de contenus numériques. Son travail dans le secteur numérique, en particulier, l’obligeait à produire du contenu quasiment 24 heures sur 24. De ce fait, la frontière entre vie professionnelle et vie privée s’estompait progressivement.
D’après les témoignages recueillis, elle a également été victime d’exclusion et de dévalorisation répétées au sein de son entreprise. Le rapport indique qu’elle a été exclue des processus de communication interne pendant une période prolongée, publiquement critiquée et surchargée de tâches dépassant ses capacités. La commission considère qu’il s’agit là d’un cas manifeste de harcèlement moral persistant.
« Solitude politique »
Le jour de sa tentative de suicide, Dilan Karaman a contacté de nombreux amis et alliés politiques. Cependant, nombre de ces contacts n’ont débouché sur aucun soutien concret. Le rapport qualifie ce phénomène de « solitude politique ». Il s’agit d’une situation où, malgré de nombreux contacts, personne n’est réellement joignable ni en mesure d’agir. « La solitude politique ne signifie pas l’absence de toute présence, mais plutôt que, malgré de nombreux contacts, personne n’est véritablement là », précise le rapport.
Pression économique
Selon la commission, des facteurs économiques ont également joué un rôle. L’endettement, la hausse du coût de la vie et la précarité financière ont empêché Dilan Karaman de résister à une charge de travail excessive ou de dénoncer ouvertement les pressions institutionnelles. Le rapport mentionne également des indices de l’existence présumée de structures criminelles. La commission a déclaré avoir reçu des allégations selon lesquelles des réseaux impliqués dans le trafic de drogue et la prostitution forcée pourraient être actifs dans la région. Ces groupes cibleraient en particulier les jeunes et les femmes politiquement engagées, tentant d’exercer une influence par des menaces ou du chantage. La commission ne tire pas de conclusion définitive sur cette question, mais demande des investigations complémentaires.
Demande de changements structurels
La commission conclut que la mort de Dilan Karaman ne peut être considérée isolément. Elle est liée aux structures institutionnelles, aux formes d’organisation politique et aux dynamiques sociétales. Par conséquent, des changements fondamentaux s’imposent, notamment une répartition claire des responsabilités au sein des structures politiques, une transparence totale quant à l’obligation de rendre des comptes et la mise en place de mécanismes de contrôle indépendants contre le harcèlement et les violences psychosociales.
Échec des réponses collectives
« Quand une femme dit : ‘Je ne me sens pas bien’, ce n’est pas une simple conversation, c’est un signal d’alarme », indique le rapport. « Quand une femme dit : ‘Je ne suis pas en sécurité ici’, ce n’est pas un sentiment, c’est une urgence. » L’évaluation finale souligne que la mort de Dilan Karaman ne peut être imputée uniquement aux actions d’individus ou d’institutions. L’absence de réponse collective a également joué un rôle. Il est essentiel que la sensibilité et la solidarité se traduisent par une protection concrète lors de futures crises. (ANF)