MOYEN-ORIENT – Dans l’article suivant, la chercheuse kurde, Rojin Mukriyan explique pourquoi les États-Unis et Israël ont lancé des frappes coordonnées contre l’Iran le 28 février 2026, marquant une escalade majeure dans une rivalité qui dure depuis 1979.
Les forces américaines et israéliennes ont lancé aujourd’hui des frappes coordonnées contre l’Iran, constituant l’assaut conjoint le plus direct contre la République islamique depuis des décennies. Ces attaques mettent un terme à près d’un demi-siècle d’escalade des tensions, marquée par l’idéologie révolutionnaire, les guerres par procuration et la course au nucléaire, qui dégénère désormais en confrontation ouverte.
La première phase du conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis n’a pas débuté par une guerre de missiles, mais par un conflit idéologique. En 1979, la révolution islamique iranienne a renversé le Shah et remplacé une monarchie pro-occidentale par une république théocratique dirigée par l’ayatollah Rouhollah Khomeiny. Le nouveau régime n’a pas simplement modifié la gouvernance intérieure ; il a redéfini la position de l’Iran sur la scène internationale. La République islamique s’est érigée en fer de lance de la résistance contre la domination impériale, et notamment contre l’influence américaine au Moyen-Orient. Le principe « Ni Orient ni Occident » est devenu une doctrine, un rejet du capitalisme occidental et du communisme soviétique, et une affirmation d’une exception idéologique.
Révolution et rupture (1979–1981)
La prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran en novembre 1979 a transformé la rhétorique révolutionnaire en fracture géopolitique. Pendant 444 jours, des diplomates américains ont été retenus en otages. Washington a réagi par des sanctions et le gel des avoirs. Téhéran a ancré l’antiaméricanisme dans l’identité d’État. Ce qui aurait pu être une transition révolutionnaire s’est mué en un affrontement générationnel.
Israël, autrefois discrètement allié à l’Iran du Shah, fut rebaptisé par la République islamique d’Iran comme symbole de l’ingérence occidentale. La théologie révolutionnaire de Téhéran a fusionné les récits du martyre chiite avec le discours anticolonial, faisant de la résistance non seulement une politique, mais aussi une obligation sacrée.
La guerre comme doctrine (1980-1988)
L’invasion de l’Iran par l’Irak en 1980 a consolidé la révolution assiégée. Téhéran a présenté la guerre comme une agression soutenue par l’Occident visant à étouffer la République islamique. Le rapprochement diplomatique des États-Unis avec Bagdad a renforcé le sentiment d’encerclement.
Coupé des systèmes d’armement sophistiqués, l’Iran s’est tourné vers une stratégie asymétrique. Il a investi dans les missiles balistiques, les réseaux paramilitaires et la mobilisation idéologique. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) s’est imposé à la fois comme institution militaire et garant de la légitimité révolutionnaire. Sa capacité à résister aux sanctions est devenue une preuve de sa résilience.
Liban et le plan de substitution (1982)
L’invasion du Liban par Israël en 1982 a offert à Téhéran une opportunité stratégique. Les conseillers des Gardiens de la révolution ont contribué à l’essor du Hezbollah, le transformant en son allié régional le plus redoutable. Le Hezbollah était plus qu’une simple milice : il servait de modèle. L’Iran a ainsi démontré sa capacité à projeter son influence sans confrontation directe, en instaurant une dissuasion le long de la frontière nord d’Israël.
Dès lors, la guerre par procuration devint un élément structurel de la stratégie iranienne. La résistance s’exporta. L’influence s’enracina.
La contradiction Iran-Contra (milieu des années 1980)
Dans un paradoxe frappant de la Guerre froide, l’administration Reagan a vendu secrètement des armes à l’Iran malgré ses condamnations publiques. Les recettes ont servi à financer les Contras au Nicaragua, contournant ainsi les restrictions du Congrès. L’affaire Iran-Contra a révélé la souplesse du pragmatisme géopolitique : Washington dénonçait le militantisme iranien tout en collaborant discrètement avec ce pays lorsque cela servait ses intérêts.
Confinement et rhétorique stratégique (années 1990)
L’Irak étant affaibli après la guerre du Golfe et l’Union soviétique dissoute, les États-Unis ont officialisé leur politique d’endiguement de l’Iran. Les sanctions se sont renforcées et Téhéran a été désigné comme État soutenant le terrorisme. L’objectif était de contenir l’Iran, non de l’affaiblir.
Israël a revu sa perception des menaces. Les armées arabes conventionnelles ont reculé ; le développement de missiles et les ambitions nucléaires de l’Iran ont pris de l’importance. L’Iran, de son côté, a adopté une rhétorique anti-impérialiste, présentant l’isolement comme une validation de son indépendance. Les années 1990 ont enraciné l’hostilité sans déclencher de guerre ouverte. La rivalité est devenue structurelle.
L’effondrement de l’Irak et l’expansion de l’Iran (2003)
L’invasion américaine de l’Irak en 2003 a renversé Saddam Hussein, le plus farouche rival de l’Iran, et a bouleversé l’équilibre régional. Les factions politiques et les milices chiites liées à Téhéran ont gagné en influence à Bagdad. Ce que Washington envisageait comme un changement de régime en Irak s’est transformé, d’un point de vue stratégique, en une aubaine pour l’Iran. Téhéran a étendu son influence au sein des institutions sécuritaires irakiennes. Pour Israël, l’émergence d’une présence iranienne dans les capitales arabes était alarmante. L’axe d’influence s’est élargi.
Cette période a marqué le début de la mise en place de ce que l’Iran appelait « l’Axe de la Résistance », ou ce que l’on connaît sous le nom de Croissant chiite.
La dissuasion du Hezbollah et la guerre de l’ombre (2006-2010)
La guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah a mis en évidence la maturité de la doctrine iranienne de recours aux forces par procuration. Les tirs de roquettes soutenus du Hezbollah ont révélé l’étendue de la dissuasion iranienne. Israël a pris conscience de la menace d’une guerre sur plusieurs fronts.
Parallèlement, une guerre de l’ombre contre le programme nucléaire iranien s’intensifiait. Cyberattaques, opérations de sabotage et assassinats visaient les capacités d’enrichissement de l’Iran. Ce conflit larvé reflétait une stratégie de temporisation, visant à ralentir le programme sans déclencher une guerre ouverte. Téhéran qualifiait ces opérations d’agression impériale.
La Syrie et le corridor (2011)
La guerre civile syrienne a bouleversé la carte stratégique. L’Iran est intervenu de manière décisive pour préserver le régime de Bachar el-Assad, en déployant des conseillers des Gardiens de la révolution et en coordonnant les milices alliées. En stabilisant Damas, l’Iran s’est assuré un corridor continu de Téhéran à Beyrouth. Par ailleurs, le retrait des États-Unis d’Irak en 2011, sous la présidence d’Obama, a également joué en sa faveur, favorisant l’expansion de l’influence iranienne.
Israël a riposté par des centaines de frappes aériennes pour empêcher l’enracinement iranien. La Syrie est devenue le théâtre d’opérations le plus actif de la guerre de l’ombre israélo-iranienne. Ce corridor a modifié l’équilibre régional ; les lignes de dissuasion se sont rapprochées du territoire israélien.
Diplomatie nucléaire et effondrement (2015-2018)
L’accord de Vienne de 2015 (JCPOA) a temporairement limité le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions. Téhéran l’a salué comme une victoire diplomatique. Israël, quant à lui, y a vu un simple report, et non une mesure préventive.
En 2018, sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis ont retiré leurs troupes et lancé une campagne de « pression maximale ». L’Iran a repris l’enrichissement d’uranium à des niveaux plus élevés. La pression économique s’est intensifiée ; le discours s’est durci. Le compte à rebours nucléaire a repris.
Tuer le général de la Force Qods et l’escalade calibrée (2020)
L’assassinat par les États-Unis du commandant de la Force Qods des Gardiens de la révolution iraniens, Qassem Soleimani, en janvier 2020, a constitué une rare frappe directe contre un haut responsable iranien. L’Iran a riposté par des tirs de missiles balistiques sur des bases américaines en Irak. Les deux camps ont affiché leur détermination tout en évitant une guerre ouverte, une tendance émergente à l’escalade progressive.
La diplomatie piétine, la dissuasion se renforce (2021-2022)
Les efforts pour relancer l’accord sur le nucléaire iranien ont échoué. L’Iran a accéléré son enrichissement d’uranium, se rapprochant du seuil critique. Israël a intensifié ses préparatifs en vue d’une action unilatérale et a poursuivi son offensive en Syrie. L’arsenal du Hezbollah s’est renforcé, alimentant la perspective d’un conflit sur plusieurs fronts, un élément central de la planification de la défense israélienne.
Gaza et l’escalade (2023-2024)
L’attaque du Hamas contre Israël en octobre 2023 a déclenché une réaction en chaîne régionale. Le Hezbollah a intensifié ses actions le long de la frontière nord d’Israël. Les milices pro-iraniennes ont multiplié les attaques contre les forces américaines. Téhéran a justifié sa position par sa solidarité avec la résistance palestinienne.
En avril 2024, l’Iran a lancé une offensive sans précédent de drones et de missiles contre Israël après que des frappes israéliennes ont tué de hauts responsables iraniens en Syrie.
En juillet 2024, le chef politique du Hamas, Ismail Haniyeh, fut assassiné à Téhéran durant la période d’investiture du président Massoud Pezeshkian. En septembre, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, fut tué lors d’une frappe israélienne massive à Beyrouth. En octobre 2024, l’Iran lança une seconde vague de frappes aériennes directes contre Israël. Le tabou de la confrontation entre États fut brisé.
La guerre des 12 jours (juin 2025)
Cinq cycles de négociations indirectes sur le nucléaire américano-iranien, début 2025, ont échoué. En juin, Israël a lancé des frappes d’envergure contre des responsables militaires iraniens, des infrastructures de missiles et des scientifiques nucléaires. L’Iran a riposté par des attaques soutenues de missiles et de drones contre des villes israéliennes.
Pendant douze jours, la région fut le théâtre d’intenses échanges de tirs. La guerre demeura géographiquement circonscrite, mais ses conséquences stratégiques furent déterminantes.
Opération Marteau de Minuit
Au cours de cette escalade, les États-Unis ont lancé l’opération Midnight Hammer, frappant les infrastructures nucléaires souterraines iraniennes de Fordow, Natanz et Ispahan à l’aide de munitions anti-bunker. Il s’agissait de l’attaque cinétique américaine la plus directe jamais menée contre des installations nucléaires iraniennes.
L’Iran a riposté par des frappes de missiles limitées sur la base aérienne d’Al Udeid au Qatar. Un cessez-le-feu a ensuite été décrété. L’escalade a été évitée de justesse.
Après Assad
La chute d’Assad en décembre 2024 a fragmenté le corridor terrestre iranien. Téhéran s’est alors davantage appuyé sur ses forces de missiles et ses réseaux supplétifs, au détriment de la continuité territoriale. Israël s’est retrouvé face à un théâtre d’opérations nord plus fragmenté mais instable. Les États-Unis ont dû faire face à un paysage stratégique profondément remanié.
2026 : Discussions et fureur épique
Trois cycles de négociations menées sous l’égide d’Oman début 2026 ont échoué en raison de désaccords fondamentaux : les plafonds d’enrichissement, les restrictions sur les missiles et les réseaux de mandataires de l’Iran – des lignes rouges pour Téhéran.
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé des frappes coordonnées sur l’Iran dans le cadre de l’« Opération Fureur Épique ». Des explosions ont secoué Téhéran. Le président Donald Trump a ouvertement appelé à un changement de régime. L’Iran a riposté par des tirs de missiles et de drones et a restreint l’accès à Internet.
La confrontation a désormais dégénéré en conflit armé ouvert. Ce qui avait commencé comme une contestation idéologique en 1979 s’est mué en une rivalité structurée et explosive, alimentée par les missiles, les forces par procuration et la question nucléaire non résolue.
Article d’origine (en anglais) à lire sur le site The Amargi « EXPLAINER: Why the U.S. and Israel Just Struck Iran, and How a 47-Year Rivalry Became Open War«