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« De quelle Syrie et de quelle paix parle-t-on ? À quel coût ? Et pour combien de temps ? »

« Comment le sacrifice des Kurdes peut-il servir les intérêts de la France et de l’Europe ? De quelle paix parle-t-on quand elle se construit sur l’abandon, la souffrance et le renoncement à nos valeurs communes ? »

Par Gulistan Sido, doctorante à l’Inalco (Plidam), lauréate du programme PAUSE (Programme d’Accueil en Urgence des Scientifiques Et artistes), représentante internationale de l’association les Tresses Vertes (en kurde : Keziyên kesk), lauréate du prix de la Fondation Danielle Mitterrand 2022.

Le 26 janvier est le jour anniversaire de la bataille de Kobanê. En 2015, 12 000 combattant.es y sont morts pour battre Daesh avec le soutien des gouvernements occidentaux. C’était alors une victoire contre l’obscurantisme pour la Syrie, mais aussi pour l’Europe et la France : en 2016, j’avais rencontré un Français sur un front proche de Kobanê. Après le massacre du Bataclan, il s’était engagé à nos côtés car pour lui le combat contre Daesh était un combat pour protéger la France contre un danger imminent.

Aujourd’hui, l’Europe et la France ont abandonné les Kurdes. Un accord incluant un cessez-le-feu a été signé dimanche entre les FDS à majorité Kurde et Damas, mais Kobanê reste assiégée, privée d’eau, d’électricité, d’internet et de nourriture. Daesh est de retour à Raqqa et la guerre a rattrapé le Rojava et le nord-est Syrien.

Je suis doctorante à l’INALCO. Depuis mon exil, j’ai souvent craint pour ma famille à ne plus pouvoir en dormir. Mais pour la première fois, je ne comprends plus. Comment le sacrifice des Kurdes peut-il servir les intérêts de la France et de l’Europe ? De quelle paix parle-t-on quand elle se construit sur l’abandon, la souffrance et le renoncement à nos valeurs communes ?

Vous avez peut-être vu ces derniers jours des femmes et hommes brandir une tresse. Celle-ci a été arrachée à une combattante Kurde, exposée telle un scalp victorieux par un soldat des forces gouvernementales syriennes. Cette tresse, c’est celle que les femmes Kurdes ont façonnée pour discipliner leurs cheveux et partir au combat. Cette tresse, c’est aussi celle que nous avons tissée, patiemment, depuis 2014 avec toutes les communautés vivant dans les territoires autogérés : Kurdes, Assyriens, Arabes, Arméniens, Chrétiens syriaques, Yézidis.

Cette tresse est le symbole de notre idéal démocratique, héritier de la Révolution française et de la Commune de Paris. Elle s’incarne dans l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (Aanes) fondée sur un contrat social démocratique, écologique, féministe, laïque, égalitaire. Cette tresse s’est renforcée. Ses mèches sont devenues de longs fils, les fils se sont multipliés. Pendant ces années, nous avons vécu en paix. Nous avons construit un espace de coexistence unique au Moyen-Orient : gouvernance plurielle, égalité femmes-hommes, éducation trilingue, écologie, santé. Était-ce parfait ? Sans doute que non, mais cela a existé, et ce, malgré la guerre.

De quelle Syrie et de quelle paix parle-t-on ? À quel coût ? Et pour combien de temps ?

Depuis le 6 janvier, ce monde s’est effondré. Les négociations entre l’AANES et le gouvernement syrien ont été rompues. Les Occidentaux ont abandonné leurs alliés. Une tresse a été coupée. Et tout cela, ce serait au nom de la « réunification de la Syrie », voire au nom de la « paix » ?

Plusieurs dizaines de civils ont été tués et des dizaines de milliers de personnes déplacées. Des corps de combattantes kurdes ont été jetés du troisième étage, des lois sur l’égalité entre hommes et femmes déchirées, des acteurs de la société civile traqués. Les hôpitaux sont détruits, les prisons de Daesh ouvertes, libérant des djihadistes prêts à reprendre un combat.

On nous parle de « réunification » de la Syrie. Mais de quelle Syrie s’agit-il ? Celle où la Turquie occupe le nord et Israël le sud ? Celle où l’on nous demande de nous fondre dans une « République arabe Syrienne », sans garantie pour nos droits culturels ni ceux des femmes ? Le régime d’Al-Charaa impose un modèle politique centralisé, islamiste radical, anti-démocratique, répressif envers les minorités et les femmes. Après des Druzes, les Alaouites, maintenant c’est notre tour. Nous ne serons sans doute pas les derniers.

On parle de « réconciliation », de « paix ». De quelle paix parle-t-on ? Est-ce une paix pour un futur commun, ou une paix pour des intérêts immédiats ? Une paix pour tous ou une paix pour certains, bâtie sur l’oppression et le déplacement forcé des autres ? Quelle sera ma place en tant que femme dans cette future société syrienne ? Comment puis-je accepter une telle paix ?

Notre combat n’est pas pour le pétrole ou les drapeaux mais pour notre droit à la vie dans une Syrie démocratique où chaque communauté aurait sa place. En 1945, votre Général De Gaulle avait très bien décrit notre mosaïque impossible à unifier sous un état centralisé. Lors de la conférence du 2 juin 1945, Charles de Gaulle affirmait : « Il est en revanche très difficile de réaliser une entité géographique et politique qui s’appelle la Syrie. La Syrie est un ensemble de régions très distinctes les unes des autres, peuplées de populations extrêmement différentes et pratiquant des religions diverses ».

Je crois en une Syrie multiple où chaque composante avec ses particularités s’unirait aux autres dans une tresse commune, souple et solide pour construire une paix durable.

L’accord en cours est une première étape mais le danger reste. Je demande à la France et à l’Europe de poursuivre leur action politique, diplomatique et humanitaire pour s’assurer du respect du processus en cours, empêcher de nouvelles exactions et garantir la sécurité des populations.

Il s’agit de préserver nos vies mais aussi vos propres valeurs. Soutenez notre combat pour une Syrie démocratique décentralisée, multiculturelle, où les femmes et les minorités auraient une place centrale. Les démocraties sont impossibles au Moyen-Orient ? Nous l’avons fait. Nous avons su prouver que l’avènement d’une démocratie soutenue par son peuple était possible.

Refusez la paix des cimetières. Tissez avec nous une nouvelle section de notre tresse, car une paix durable en Syrie est vitale pour l’avenir de ce pays, du Moyen-Orient et de l’Europe.

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