La guerre antikurde en Syrie a fait mobilisé les Kurdes du monde entier, au-delà des frontière du Kurdistan, portant souvent le drapeau du Kurdistan devenu un symbole d’unité kurde pas excellence. Mais revenons sur l’histoire de ce drapeau né au XXe siècle et qui a évolué ensuite, avant de trouver sa forme et couleurs définitives et adopté comme drapeau national par le Kurdistan du Sud sous l’occupation de l’Irak.
L’historique de drapeau kurde : l’ala rengîn
L’ala rengîn (drapeau multicolore), composé du vert, du rouge et du jaune, est le symbole national le plus largement reconnu du peuple kurde. Son histoire moderne commence au début du XXᵉ siècle, dans le contexte de l’éveil politique et culturel kurde après la chute de l’Empire ottoman.
Aujourd’hui, le drapeau kurde est particulièrement visible dans les manifestations à travers le monde, notamment lors des rassemblements de soutien aux Kurdes du Rojava. Dans cette région, les Kurdes se sont courageusement battus contre les terroristes de Daech, défendant non seulement leur territoire mais aussi les valeurs de liberté et de coexistence. Cette visibilité internationale du drapeau kurde est en grande partie due à l’utilisation des réseaux sociaux et à la mobilisation active des communautés kurdes, qui ont su créer une véritable conscience et sensibilité autour de leur identité nationale. Le Rojava, symbole de résistance et d’autonomie kurde, est ainsi devenu un point central de ce patriotisme moderne, et le drapeau kurde en est le signe le plus emblématique. Utilisé également par les Kurdes du Sud du Kurdistan, en Irak, ce drapeau est devenu aujourd’hui le symbole de l’unité et de l’identité de l’ensemble du peuple kurde, au-delà des frontières.
Dans cet article, nous nous appuierons sur l’étude de Sedat Ulugana, qui met en lumière l’origine du drapeau Kurde. L’historien Ulugana s’appuie notamment sur une lettre envoyée par Memduh Selim Bey au général Ihsan Nuri Pacha, chef de la révolte d’Ararat au Kurdistan.
Nous savons avec certitude que le drapeau kurde, que les Kurdes appellent « ala rengîn » ou « kesk û sor û zer » (drapeau multicolore / vert, rouge et jaune), possède un passé historique de 105 ans. Au cours de ce processus, ce drapeau a acquis, dans des centaines de chansons, de poèmes, de romans, de pièces de théâtre et de films, des significations symboliques et imagées qui se sont inscrites dans l’âme du peuple kurde.

Dans cette lettre apparaît une définition précise et détaillée du drapeau kurde.

Jusqu’à aujourd’hui, la seule source connue concernant l’histoire de la conception du drapeau en question était une phrase rapportée par Kadri Cemil Pacha. Or, une lettre issue des archives du Taşnaksütyun prouve de manière définitive que le drapeau a été conçu en 1920. Cette lettre a été envoyée par Memduh Selim Bey depuis Beyrouth à İhsan Nuri Pacha, représentant militaire de Hoybûn au mont Ararat, connu sous le nom de code « Cemşid ».
Dans cette lettre datée du 21 janvier 1928, nous voyons à la fois le récit du processus de conception du drapeau ainsi qu’un croquis rapide de celui-ci, dessiné à la hâte au crayon noir. Memduh Selim Bey y déclare que le drapeau kurde a été conçu pour la première fois en 1920, à Istanbul ; il demande que les débats autour du drapeau kurde prennent fin et exige que ce drapeau soit accepté sans condition par le comité de résistance du mont Ararat :
« Dans la décision qu’il a prise concernant le drapeau national kurde, le Premier Congrès kurde a accepté le drapeau qui avait été conçu en 1920 au sein de l’organisation kurde d’Istanbul. La raison en est la suivante : ledit drapeau avait alors été accepté à Istanbul par l’ensemble des Kurdes et avait été officiellement présenté aux consulats et aux représentants spéciaux des grandes puissances présents à Istanbul, par lesquelles il a été reconnu comme drapeau kurde.
Par ailleurs, ce drapeau a été envoyé par lettre dans divers lieux d’Europe et d’Amérique, où il a été reconnu de la même manière sur le plan officiel. D’un autre côté, il a été imprimé, diffusé et distribué auprès de nombreux Kurdes. Ainsi, le drapeau kurde qui s’est répandu et a été accepté à cette époque possède une histoire de huit années.
Bien que cette question soit d’une très grande valeur, elle ne saurait en aucun cas être négligée ; c’est sur cette base que le congrès a accepté ledit drapeau tel quel, sans discussion. Les décisions du congrès étant celles de l’ensemble de la nation, il n’est désormais plus possible de débattre de la question du drapeau, et ledit drapeau a été accepté comme le drapeau national des Kurdes.
La forme du drapeau est la suivante : successivement, rouge, blanc et vert. Ces trois couleurs sont disposées le long de la hampe du drapeau. Au centre de la bande blanche se trouve un soleil jaune, d’une forme parfaitement circulaire et d’un dessin exceptionnel. Sur le drapeau, les rayons du soleil s’étendent vers le haut dans le rouge et vers le bas dans le vert. Pour l’instant, un modèle réalisé à la hâte vous a été envoyé. »
Cependant, le drapeau en question ressemblait beaucoup au drapeau iranien de l’époque. On peut dire que le mouvement kurde de cette période, qui n’hésitait pas à exprimer une forte sympathie envers l’Iran dans le cadre du thème « aryen », a également cherché à établir une similarité à travers le symbole national. À cette fin, il ne faut pas écarter la possibilité que l’on ait voulu concevoir un drapeau proche de celui de l’Iran de l’époque. En effet, Memduh Selim Bey, en décrivant le drapeau, déclarait : « Si nous y ajoutions le shîr (le lion), on pourrait dire qu’il s’agit exactement du drapeau de l’Iran. »
Une différence qui distinguait le drapeau kurde conçu de celui de l’Iran, portant un lion avec le soleil dans son dos, résidait dans l’inversion des couleurs rouge et verte. Néanmoins, ces deux drapeaux, malgré leur ressemblance, reposaient — quant aux significations attribuées aux couleurs et au symbole solaire — sur une doctrine mythologique commune issue de l’ancienne croyance zoroastrienne et d’un arrière-plan historique remontant aux empires mède et perse.
En effet, entre 1925 et 1979, l’Iran utilisait un drapeau tricolore composé de rouge, de blanc et de vert, au centre duquel figuraient un lion tenant une épée et un soleil. Sur ce drapeau, le lion symbolisait Rostam-e Zâl, l’un des héros légendaires de la mythologie iranienne. Quant au soleil, il était considéré comme représentant l’« Iranzemin » (une région-noyau existant depuis l’Empire perse historique jusqu’à aujourd’hui) ainsi que le légendaire roi iranien Jamshid.
Les Kurdes, pour leur part, ont attribué à ces couleurs et au soleil des significations différentes : le « rouge » représente pour eux le sang des martyrs et la couleur de la révolution ; le « vert », la fertilité des terres kurdes ; le « blanc », la paix ; et le « soleil », le bien-être ainsi que la religion ancestrale qu’est le zoroastrisme.
Le drapeau envisagé par İhsan Nuri pour l’administration qu’il avait mise en place à Ağrı portait une forte thématique islamique. Dans une lettre datée du 1ᵉʳ août 1928 qu’Ardeşir Muradyan, représentant du Taşnaksütyun pour la résistance du mont Ararat, adressa au représentant du parti à Hoy, ledit drapeau est décrit comme suit :
« Il faut préparer un drapeau en bon tissu. Le fond du drapeau sera noir. Le soleil placé dans le coin, ses rayons et l’inscription au-dessus seront blancs. Le soleil et l’inscription seront réalisés sous forme de broderie à la main. La couleur et la forme du drapeau ont été spécialement choisies afin d’avoir un impact sur les foules. Le noir symbolise avant tout l’étendard du prophète, ainsi que la situation politique profondément sombre du peuple kurde ; quant au rayon du soleil, il représente l’avenir et la victoire de la cause kurde. »
Tandis que les témoins de l’époque évoquent un drapeau de couleur « blanche », selon la presse turque de l’époque, à partir de l’année 1930, le drapeau qui était arboré par les insurgés dans ladite région et dans les environs de Zilan avait un fond vert. Sur ce drapeau étaient inscrits le premier verset de la sourate Al-Fath ( اِنَّا فَتَحْنَا لَكَ فَتْحًا مُب۪ينًاۙ – Innâ fatahnâ laka fathan mubînâ(n) / « En vérité, Nous t’avons accordé une victoire éclatante ») ainsi que le hadith ( إنَّ الْجَنَّةَ تَحْتَ بَارِقَةِ السُّيُوفِ / Al-jannatu taḥta ẓilāli al-suyūf / « Le paradis se trouve sous l’ombre des épées »).
Toujours selon cette presse, ces drapeaux auraient été retrouvés sur des insurgés blessés faits prisonniers, puis envoyés au corps d’armée afin d’être examinés. Or, en réalité, l’étendard évoqué comme le drapeau de la République du mont Ararat était un fanion correspondant à un emblème que les forces kurdes ayant pris part à l’insurrection portaient sur leurs coiffes.
Cet emblème constituait la face avant d’une médaille en or ou en argent qu’İhsan Nuri avait remise à certains combattants en raison de leurs succès militaires. İhsan Nuri précise d’ailleurs explicitement cet élément dans ses listes de commandes.

Après que la description et le croquis du drapeau kurde aient été envoyés au mont Ararat, le comité de résistance a commandé via le bureau du Taşnaksütyun à Hoy de grandes quantités de tissus verts, rouges, blancs et jaunes. En examinant les listes de commandes de l’administration de l’insurrection d’Ağrı pour l’année 1928, on constate que presque chaque liste comportait des tissus de ces couleurs. D’après les documents, l’été 1928 a vu le drapeau kurde fabriqué conformément aux conditions fixées par Hoybun et arboré.
Cependant, si l’on examine la seule photographie connue prise à Ağrı sur laquelle le drapeau apparaît, on constate que, malgré la description de Memduh Selim Bey, les couleurs y sont disposées verticalement et non horizontalement. En effet, quelque temps plus tard, un exemplaire du drapeau envoyé depuis Beyrouth est arrivé à Ağrı et l’erreur a été corrigée.
Ainsi se dessine l’histoire du drapeau kurde, conçu à Istanbul en 1920 et dont l’ombre, tangible ou imaginaire, s’est projetée sur le peuple kurde.
Traduction et présentation : Sabahattin Kayhan
Article d’origine (en turc) à consulter sur le site Nupel : https://nupel.tv/sedat-ulugana-kurt-bayraginin-kisa-tarihi/