SYRIE / ROJAVA – Les discours de haine constituent l’un des défis les plus dangereux auxquels la société syrienne est confrontée aujourd’hui, écrit l’agence kurde ANHA, ajoutant qu’ils menacent ce qui reste du tissu social et compromettent toute perspective réelle de paix, de stabilité et de coexistence. L’expérience internationale confirme que lutter contre ce discours n’est pas un luxe politique ou médiatique, mais une nécessité urgente pour empêcher les sociétés de sombrer dans la violence et la division.
La Syrie a récemment connu une augmentation alarmante des discours de haine et des rhétoriques sectaires, que ce soit par le biais des médias traditionnels ou des plateformes de médias sociaux, malgré les avertissements des organisations de défense des droits de l’homme et de l’ONU concernant les graves répercussions de tels discours sur la paix civile et l’avenir de la coexistence entre les composantes sociales de la Syrie.
D’après des rapports internationaux, les discours de haine ne se limitent pas à une simple expression verbale ou à une opinion politique extrême ; ils sont considérés comme un outil dangereux qui précède la violence et sert à justifier l’exclusion et la discrimination. À un stade avancé, ils peuvent engendrer des conflits sanglants et de graves violations des droits humains.
On définit les discours de haine comme toute expression ou tout discours ciblant un groupe ou une catégorie sociale pour des motifs religieux, sectaires, ethniques, politiques ou régionaux, dans le but d’inciter à la haine, à l’ostracisme ou à la discrimination. L’incitation à la haine contre les habitants de Damas en est un exemple.
En Syrie, les racines de ce discours remontent aux longues années de guerre et aux divisions politiques et militaires, ainsi qu’aux politiques mises en place par le régime baasiste durant son règne.
Plusieurs facteurs ont contribué à la diffusion de ce discours, notamment : l’absence de gouvernance et de véritable représentation des Syriens dans l’administration du pays, ce qui perpétue le conflit et la multiplicité des forces belligérantes ; l’instrumentalisation des identités religieuses et sectaires dans la lutte politique ; la faiblesse des institutions de justice et de responsabilité et la domination d’un parti unique sur ce qu’il en reste pendant la phase de transition ; et l’utilisation des médias et des plateformes de médias sociaux comme outils de mobilisation et d’incitation.
Les spécialistes estiment que la fragilité du contexte social, économique et sécuritaire de la Syrie a créé un terrain fertile pour la diffusion de ce type de discours, souvent formulé dans un langage de trahison, de takfir (excommunication) ou de délégitimation de l’autre.
Les événements sur le terrain démontrent comment la rhétorique sectaire peut engendrer des violences généralisées. La côte syrienne a été le théâtre d’attaques sanglantes qui ont coûté la vie à environ 1 500 personnes en quelques jours, principalement des civils. Dans le sud, des vagues de combats à Soueïda et dans ses environs ont fait des centaines de morts et provoqué le déplacement de nombreux habitants. Les attaques récentes et continues contre le nord et l’est de la Syrie ont également mis fin à la coexistence entre les différentes composantes du conflit.
Acteurs alimentant un discours incendiaire
Les discours de haine ne sont pas l’apanage d’un seul acteur ; de multiples parties participent à leur production, notamment les forces politiques et militaires qui utilisent une rhétorique sectaire pour mobiliser leurs partisans – au premier rang desquels figure le gouvernement intérimaire –, des plateformes médiatiques non professionnelles qui promeuvent des discours d’exclusion, des comptes et plateformes numériques organisés qui répandent l’incitation à la haine et la division avec un soutien extérieur aligné sur leurs intérêts, notamment la Turquie, ainsi que l’absence de politiques claires de la part des différentes autorités pour tenir les incitateurs responsables.
Les rapports sur les droits de l’homme indiquent que l’impunité a encouragé le recours accru à ce discours, sans que l’on se soucie guère de son impact à long terme sur la société.
Répercussions sur la société syrienne
En Syrie, les discours de haine ne sont plus seulement un phénomène linguistique ou médiatique ; ils ont des répercussions directes sur le terrain, avec des incidents de violence à caractère sectaire et régional recensés, ainsi qu’une montée des sentiments de peur et de méfiance au sein de la société.
Parmi les conséquences les plus dangereuses de ce discours figurent : l’aggravation des divisions sociales et l’érosion de la confiance entre les Syriens ; la justification de la violence et de la vengeance collective ; le sentiment de menace ou de marginalisation des minorités et des sectes ; et l’affaiblissement des perspectives de réconciliation nationale et de consolidation de la paix.
Les observateurs avertissent que la poursuite de cette voie pourrait entraîner une fragmentation sociale à long terme, difficile à réparer même après la fin du conflit militaire.
Leçons tirées des autres peuples : quand le discours se transforme en tragédie
L’expérience syrienne n’est pas une exception. L’histoire récente offre des exemples clairs des conséquences des discours de haine :
1. Rwanda (1994) : Les médias incendiaires ont joué un rôle central dans l’incitation au génocide, car les discours de haine ont ouvert la voie au massacre de centaines de milliers de personnes en quelques mois.
2. L’Irak après 2003 : La rhétorique sectaire a alimenté la violence communautaire, entraînant des années de bombardements, de combats et de profondes divisions sociales.
3. Le Liban pendant la guerre civile : le discours sectaire a enraciné les divisions entre les sectes, laissant des effets durables sur la vie politique et sociale jusqu’à aujourd’hui.
4. Bosnie-Herzégovine : Les discours de haine ont précédé les massacres de masse et ont contribué à la fragmentation de la société et à la destruction de l’idée de coexistence.
Ces expériences montrent qu’ignorer les discours de haine à leurs débuts conduit souvent à des catastrophes humanitaires difficiles à contenir par la suite.
Comment lutter contre les discours de haine en Syrie ?
Pour contrer ce discours et épargner à la société syrienne dans son ensemble de nouvelles répercussions, enrayer la désintégration sociale et préserver la coexistence et la paix civile, il est indispensable que les autorités, les médias, la société civile et les citoyens s’engagent collectivement. C’est une étape fondamentale vers la construction d’un avenir fondé sur la justice et la coexistence, et non sur l’exclusion et la haine.
Les responsabilités du gouvernement comprennent l’élaboration et l’application de lois criminalisant l’incitation à la haine sectaire et raciste, la garantie d’une protection égale pour tous les citoyens sans discrimination, le soutien d’un discours national inclusif au sein des institutions et des médias officiels, et la responsabilisation de ceux qui promeuvent la haine.
Le rôle de la société et des médias
Le rôle de la société et des médias consiste à promouvoir une culture du dialogue et du respect de la diversité, à soutenir un journalisme professionnel et responsable, à lutter contre la désinformation et l’incitation à la haine numérique, à donner aux organisations de la société civile les moyens d’œuvrer pour la sensibilisation et la réconciliation, à refuser de participer à des discours incitant à la haine ou de les republier, à signaler les contenus haineux et à renforcer les valeurs de citoyenneté et de coexistence au quotidien. (ANHA)