AccueilKurdistanRojavaLe projet kurde du Rojava peut-il survivre au fascisme du Moyen-Orient ?

Le projet kurde du Rojava peut-il survivre au fascisme du Moyen-Orient ?

Le recul territorial de l’administration kurde dans le nord-est de la Syrie en janvier 2026 a été largement perçu comme un revers militaire. Cette vision est toutefois réductrice. Il s’agit en réalité d’un calcul politique qui soulève une question plus fondamentale : un projet conçu explicitement pour prévenir le fascisme peut-il survivre dans une région dont les États dominants se sont construits grâce à lui ?

Depuis le 6 janvier, les forces gouvernementales syriennes ont progressé dans des zones longtemps administrées par les Forces démocratiques syriennes (FDS), notamment dans des régions à majorité arabe, jadis présentées comme la preuve que l’autonomie kurde pouvait transcender les clivages ethniques. L’effondrement des camps de détention et des prisons où étaient détenus les membres de l’EI, suivi d’une reprise des activités militantes, a assombri la situation. Le projet kurde, fondé sur l’autonomie démocratique et le principe de fraternité entre les peuples, se retrouve désormais territorialement réduit, politiquement contraint et stratégiquement vulnérable.

Nombre d’observateurs se sont empressés de déclarer l’expérience comme un échec ; ce verdict témoigne d’une mauvaise compréhension tant de l’intention que du contexte.

Le projet politique kurde en Syrie n’a jamais été conçu comme une entreprise nationaliste. Au contraire, il est né d’un refus historique de l’État-nation lui-même. La théorie du confédéralisme démocratique d’Abdullah Öcalan et sa pratique de l’autonomie démocratique au Rojava rejetaient la forme de souveraineté, la suprématie ethnique et l’autorité centralisée qui ont été des causes structurelles de la violence au Moyen-Orient. Elles proposaient plutôt l’autonomie locale, l’égalité des sexes et la coexistence entre Kurdes, Arabes, Assyriens, Arméniens et autres. Il ne s’agissait pas d’un cosmopolitisme rhétorique, mais d’une réponse à l’histoire vécue.

Pour les Kurdes, le nationalisme n’a pas été une idéologie abstraite, mais un instrument d’effacement. Le projet de turquification mené pendant un siècle par la République turque a criminalisé la langue et l’identité kurdes au nom de l’unité. Le nationalisme d’État iranien a subordonné la pluralité kurde à un ordre politique persanocentré, imposé par la militarisation et la surveillance. Ces deux systèmes ont suivi un schéma familier : l’homogénéisation présentée comme un gage de sécurité, la répression justifiée par la cohésion. Le confédéralisme démocratique est apparu comme un refus délibéré de ce schéma.

La fraternité comme stratégie politique

L’insistance des Kurdes sur la fraternité entre les nations n’était pas un idéalisme sentimental. Elle constituait un rempart politique contre le fascisme. Le mouvement comprenait que dès lors que la politique s’organise autour de la suprématie ethnique, la violence se légitime d’elle-même. Le pluralisme n’était donc pas une concession à autrui, mais une ligne rouge tracée pour éviter de sombrer dans ce que la région avait déjà trop souvent subi.

Ce choix comportait toutefois des risques structurels. En rejetant l’État-nation, l’administration kurde rejetait également la seule forme d’organisation politique pleinement reconnue par le système international. Le Rojava gouvernait le territoire, appliquait la loi, percevait des impôts, recrutait des combattants et gérait des prisons, mais sans souveraineté, sans reconnaissance ni garanties contraignantes.

Cette contradiction fut temporairement masquée par la guerre contre Daech. À l’instar des anarchistes espagnols en 1936, les forces kurdes bâtirent des institutions révolutionnaires en partant du principe que leur légitimité acquise pendant la guerre se traduirait par une protection après le conflit. L’histoire leur offrit peu de raisons d’espérer.

Les régions arabes et les limites de l’inclusion

L’expansion des FDS dans les régions à majorité arabe était souvent citée comme preuve que le concept d’autonomie démocratique du Rojava pouvait transcender les clivages ethniques. Les Arabes participaient aux conseils et aux unités militaires ; les structures de gouvernance locale fonctionnaient de manière inégale, mais de façon visible. Cependant, cette participation ne se traduisait pas toujours par une réelle appropriation.

Le pouvoir de décision restait concentré entre les mains d’une direction kurde disciplinée et idéologiquement formée. Les plaintes concernant la terre, la conscription, les revenus pétroliers et les pratiques sécuritaires étaient prises en compte, mais rarement autorisées à modifier en profondeur la structure même du mouvement. Dans les faits, la fraternité s’avérait plus fragile que sur le principe.

Lorsque les forces de l’État syrien sont revenues en janvier 2026, de nombreuses régions à majorité arabe sont tombées sans rencontrer de résistance significative. Ce résultat ne constituait pas nécessairement un soutien à Damas, mais plutôt un constat des limites de la gouvernance kurde dans un contexte de déséquilibre démographique et d’insécurité persistante. Le pluralisme ne peut se fonder uniquement sur des déclarations ; il doit être constamment renégocié au gré des changements de pouvoir.

L’EI et le fardeau de l’abandon

L’effondrement des infrastructures de détention de l’EI est devenu l’accusation la plus accablante portée contre l’autonomie kurde. Or, cette accusation, elle aussi, occulte la véritable cause de l’échec.

Pendant des années, l’administration kurde a gardé des dizaines de milliers de combattants de l’EI et leurs familles pour le compte d’une coalition internationale refusant d’assumer ses responsabilités. Les gouvernements occidentaux louaient la stabilité kurde tout en refusant de rapatrier les membres de l’EI, de financer les camps de détention ou d’élaborer des cadres juridiques susceptibles de régler définitivement le problème des détenus de l’EI. Ainsi, lorsque le contrôle territorial s’est affaibli, le système a subi un certain effondrement, comme tout système dans de telles conditions.

L’État islamique n’est pas revenu parce que l’administration autonome du Rojava était naïve. Il est revenu parce que le confinement sans accord politique n’est pas une stratégie viable. Les Kurdes ont géré un problème de sécurité mondiale sans soutien international et ont été tenus responsables lorsque leur abandon a engendré le chaos .

Le pouvoir régional et la peur de l’exemple

La Turquie et l’Iran ne s’opposaient pas au projet kurde simplement parce qu’il était kurde. Ils s’y opposaient parce qu’il menaçait les fondements idéologiques de leurs États.

Ces deux régimes sont issus de la consolidation nationaliste du XXe siècle. Tous deux assimilent décentralisation et désintégration. Tous deux ont perçu le pluralisme non comme une force, mais comme une menace pour la sécurité. L’insistance kurde sur la coexistence, notamment celle qui a permis aux femmes, aux minorités et aux conseils locaux de s’émanciper, a constitué un défi discret mais profond.

Ce qui s’est produit en 2026 n’était pas une simple reconquête syrienne, mais une modification régionale. Un consensus s’est dégagé : cette expérience avait atteint ses limites. Le recul de l’autonomie kurde en Syrie reflète une correction régionale plus large. Damas a regagné du territoire ; Ankara et Téhéran ont accepté le résultat. Ces trois acteurs ont un intérêt commun à empêcher la normalisation de la décentralisation. Cette convergence révèle moins une faiblesse kurde qu’une insécurité régionale.

Calcul interne sans abandon

Parallèlement, le mouvement kurde porte aussi la responsabilité de ses erreurs stratégiques : l’autonomie démocratique s’est érigée en doctrine, la dissidence interne a été réprimée et des alternatives telles que le fédéralisme, la tutelle et le regroupement territorial n’ont pas été suffisamment explorées. La clarté morale a été confondue avec une protection politique.

Un fait demeure pourtant frappant. Malgré les revers, les reculs et les trahisons, le mouvement kurde ne s’est pas tourné vers la vengeance ethnique, l’exclusion religieuse ou l’ultranationalisme. Il n’a pas embrassé les fascismes qui l’entourent. Cette retenue n’est pas le fruit du hasard ; elle constitue la principale réussite de son action.

L’expérience kurde en Syrie risque de ne pas survivre sous sa forme institutionnelle initiale. Son autonomie est amoindrie ; son avenir incertain. Mais son principal argument, à savoir que le Moyen-Orient n’a pas à choisir entre répression d’État et effondrement sectaire, demeure intact.

Dans une région où le nationalisme a maintes fois engendré des catastrophes, l’insistance des Kurdes sur la fraternité entre les nations n’est pas naïve. Elle repose sur une connaissance historique. L’enjeu aujourd’hui n’est pas seulement l’autonomie kurde, mais aussi la possibilité même pour le pluralisme d’exister au sein de l’espace politique.

Si la réponse est non, alors la tragédie du Rojava ne réside pas dans l’échec des Kurdes, mais dans la fidélité persistante de la région à des systèmes qui ont déjà échoué bien trop souvent.

Par Seevan Saeed, maître de conférences en études régionales à l’Université normale du Shaanxi (Chine) et chargé de cours à l’Université de Rojava (Syrie).

Article d’origine (en anglais) à lire sur le site The Amargi : « Can Rojava’s Kurdish Project Survive Middle Eastern Fascism?«