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Les limites de la solidarité : Le Rojava, les Kurdes et le Kurdistan

La solidarité, telle qu’on l’entend généralement au Moyen-Orient, a rarement atteint son objectif initial : unir les colonisés, les opprimés et les exploités par-delà les frontières et les identités. Au contraire, elle a souvent été instrumentalisée comme un appareil idéologique, consolidant les nationalismes arabe, turc et persan, ainsi que le supranationalisme islamiste, tout en réduisant au silence les peuples apatrides.

Pour les Kurdes, la solidarité a donc souvent signifié exiger l’abandon de la lutte anticoloniale et le ralliement aux ambitions géopolitiques de ceux qui ont colonisé le Kurdistan pendant un siècle.

Le concept de solidarité, tel qu’il est mobilisé par les États régionaux et les élites intellectuelles, a engendré un phénomène plus insidieux, plus structurel et plus violent. Il a reproduit une hiérarchie de la souffrance où la lutte kurde est, au mieux, un désagrément, au pire, une trahison ; une hiérarchie où l’on demande sans cesse aux Kurdes de faire preuve de loyauté envers leurs colonisateurs ; une hiérarchie où les revendications kurdes d’autodétermination sont qualifiées de « complots étrangers », tandis que les fondements coloniaux de la Turquie, de l’Iran, de l’Irak et de la Syrie demeurent tabous.

Pour les Kurdes, la solidarité s’est donc souvent traduite par l’exigence d’abandonner la lutte anticoloniale et de se rallier aux ambitions géopolitiques de ceux qui ont colonisé le Kurdistan pendant un siècle. Il en résulte non seulement une hypocrisie politique, mais aussi un régime épistémique qui normalise la marginalisation des Kurdes. Cette marginalisation se manifeste à nouveau au Rojava, au Kurdistan occidental, où la République arabe syrienne appelle au djihad contre les Kurdes, et où ces derniers sont confrontés à un nouveau massacre.

La solidarité comme revendication d’auto-effacement kurde

Il convient de partir d’un constat dérangeant : les États du Moyen-Orient qui clament le plus haut leur « solidarité » sont aussi, structurellement, les puissances coloniales de la région sur le Kurdistan : la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran. Pourtant, on demande régulièrement aux Kurdes – moralement et politiquement – ​​d’être les plus fervents défenseurs de la Palestine dans les rues, de manifester l’unité islamique, de scander les slogans du nationalisme arabe et de subordonner leurs aspirations à la « cause centrale ».

Il ne s’agit pas de solidarité. Il s’agit d’exiger des colonisés qu’ils prouvent leur valeur aux yeux de l’univers moral du colonisateur.

Les États de la région adoptent publiquement une position hostile à Israël tout en maintenant des formes de coopération, d’échanges commerciaux et d’alliances sécuritaires, parfois ouvertement, souvent de manière clandestine. Pourtant, ils détournent la colère de leurs populations vers leurs ennemis intérieurs. En Turquie, la question palestinienne est depuis longtemps instrumentalisée comme un théâtre politique intérieur : un discours de rectitude morale servant à consolider la légitimité de l’État tout en intensifiant la répression des Kurdes et des mouvements politiques kurdes. Le message est implicite mais clair : vous pouvez être Kurde, mais pour être légitime, vous devez vous comporter en sujet loyal de la nation turco-islamique ; votre identité kurde ne doit pas donner lieu à des revendications politiques. C’est pourquoi les Kurdes peuvent être salués comme des « frères » lors des manifestations à Gaza, puis traités de « terroristes » le lendemain matin.

Plus pernicieuse encore est l’accusation, répétée par les États et reprise par les intellectuels, selon laquelle les Kurdes seraient des « instruments d’Israël et des États-Unis ». Cette affirmation relève moins d’un constat empirique que d’un mythe disciplinaire : elle délégitime l’autonomie kurde en la présentant comme une contamination étrangère. Or, cette accusation perdure précisément parce qu’elle ne nécessite aucune preuve ; elle se fonde uniquement sur une conception régionale communément admise selon laquelle toute action kurde est inconcevable sans le soutien d’un empire. Dans cette optique, les Kurdes ne sont jamais des sujets politiques ; ils sont des instruments. Cette croyance à leur sujet se maintient en grande partie parce que les gouvernements centraux des quatre États concernés déshumanisent les Kurdes depuis un siècle ; et un objet déshumanisé ne peut posséder la capacité d’agir d’un sujet humain.  

Solidarité sur les campus et colonialité du savoir

Lorsque les Kurdes insistent pour prendre la parole, lorsque nous leur demandons ce que signifie la solidarité si elle exclut la colonisation du Kurdistan, l’atmosphère change souvent.

Le problème ne se limite pas à l’hypocrisie d’État. Il réside aussi dans le système de production du savoir de la région – la manière dont le « Moyen-Orient » est raconté, enseigné et théorisé, même dans des espaces censés être critiques.

Après le 7 octobre, de nombreuses universités américaines ont organisé des panels, des cycles de séminaires et des ateliers d’information axés sur la Palestine. Ces espaces ont souvent proposé une critique radicale de l’impérialisme occidental et du sionisme, tout en reproduisant un déni colonial régional : l’histoire kurde n’apparaissait que comme une simple réflexion après coup, voire pas du tout. L’intervention américaine en Irak et en Syrie était fréquemment évoquée ; le génocide perpétré par Saddam Hussein contre les Kurdes à Anfal ne l’était pas. La manipulation démographique du régime baasiste en Syrie – comme le projet de la Ceinture arabe – était rarement mentionnée dans les archives coloniales de la région, tandis que les souffrances des Arabes palestiniens dominaient le débat.

Lorsque les Kurdes insistent pour prendre la parole, lorsque nous leur demandons ce que signifie la solidarité si elle exclut la colonisation du Kurdistan, l’atmosphère se dégrade souvent. La réponse n’est pas le dialogue, mais un silence glacial, une irritation défensive, l’insinuation subtile que soulever l’oppression kurde détourne l’attention du « vrai problème », à savoir la Palestine. Ici, le silence est une stratégie. Il impose ce qui peut être dit et ce qui doit rester impensable.

Lors d’une discussion de ce type, interrogé sur l’importance centrale de la Palestine au Moyen-Orient, un intellectuel arabe répondit : « La Palestine est à l’origine du nationalisme arabe. » Cette affirmation, peut-être conçue comme une analyse, révéla involontairement la structure du problème. Si la Palestine sert de mythe fondateur au nationalisme arabe, alors la « solidarité avec la Palestine » se transforme aisément en une exigence de reléguer les peuples non arabes au second plan dans le récit nationaliste arabe. La question kurde devient alors inintelligible, non pas par manque de poids éthique, mais parce qu’elle menace le monopole idéologique de l’arabité en tant que sujet politique de la région.

La liberté kurde est perçue non comme une décolonisation, mais comme une menace pour la cohésion politique arabe. On demande aux Kurdes de sacrifier leur libération pour que d’autres puissent préserver leur hégémonie.

Quand une autre personne a demandé pourquoi les Kurdes ne bénéficient pas d’une attention comparable à celle des Palestiniens, la réponse que j’ai entendue était non seulement méprisante, mais aussi ouvertement raciste : « Les Palestiniens sont des génies, ils ont une langue, de la poésie, de la musique », sous-entendant que les Kurdes n’en ont pas. C’est un raisonnement colonial, la même logique utilisée historiquement pour nier la nation kurde : votre langue n’est pas une langue ; votre culture n’est pas une culture ; par conséquent, vos revendications ne sont pas politiques. Voilà ce qui arrive quand on peut s’opposer à la violence à Gaza tout en restant confortablement installé dans le système de suprématie nationaliste arabe. Et c’est précisément là que la « solidarité » atteint ses limites : elle devient une performance morale qui refuse toute autocritique.

Ce refus n’est pas abstrait. Il influence la politique. Prenons l’exemple de la déclaration désormais célèbre attribuée à Saeb Erekat, conseiller de Mahmoud Abbas, qui aurait affirmé que l’indépendance kurde serait « une épée empoisonnée contre les Arabes ». Que l’on partage ou non son calcul stratégique, cette affirmation révèle la logique régionale : la liberté kurde est perçue non comme une décolonisation, mais comme une menace pour la cohésion politique arabe. On demande aux Kurdes de sacrifier leur libération pour que d’autres puissent préserver leur hégémonie.

Alors, qu’est-ce que la solidarité dans ce contexte ?

Dans son acception régionale dominante, la solidarité fonctionne souvent comme un instrument de gouvernance idéologique. Elle signifie : soutenez notre cause, mais ne dénoncez pas nos crimes ; scandez nos slogans, mais n’exigez pas de réciprocité ; soyez visibles pour la Palestine, mais invisibles pour le Kurdistan.

C’est pourquoi la participation kurde aux manifestations de Gaza n’est souvent tolérée qu’à condition que leurs revendications restent tues. Dès que les Kurdes déclarent : « Nous sommes solidaires des Palestiniens et nous exigeons également la reconnaissance de la colonisation du Kurdistan ; nous refusons d’être sacrifiés », la solidarité se mue en accusation. Les Kurdes deviennent des traîtres. Les Kurdes deviennent des « agents ». Les Kurdes deviennent le problème.

Mais la solidarité qui exige l’effacement de soi n’est pas de la solidarité. C’est une soumission.

Contre la mise à l’écart des Kurdes

Pour que la solidarité soit plus qu’un simple slogan, elle doit cesser de considérer les Kurdes comme des êtres sacrifiables – sacrifiables au nom du nationalisme arabe, de la géopolitique turque, de l’idéologie d’État iranienne, ou encore du fantasme d’une oumma islamique. Elle doit rejeter cette conception coloniale qui place certaines nations au centre de l’attention tout en reléguant les autres au second plan.

Une politique qui ne laisse aucune place à la liberté kurde n’est pas une politique de libération. C’est simplement une redistribution du pouvoir entre les mains des colonisateurs.

Et aujourd’hui, au Rojava, cette distinction n’est pas théorique. C’est la différence entre la survie et l’anéantissement.

Par Mahsun Oti, doctorante en anthropologie à l’université Rutgers aux États-Unis

Article (en anglais) publié sur le site The Amargi à lire sous le titre de « Limits of Solidarity: Rojava, Kurds, and Kurdistan »