Depuis le XIᵉ siècle, le nord de la Syrie constitue un espace historiquement lié au peuple kurde. Cet article se propose d’explorer cette continuité en deux grandes parties. La première partie montre comment le nord de la Syrie a été façonné par des dynamiques politiques, sociales et militaires impliquant les Kurdes, en se concentrant sur la période médiévale, en particulier dans le contexte de l’époque islamo-arabe et de la dynastie ayyoubide de Saladin le Kurde. Les Kurdes ont fondé de nombreuses institutions éducatives (medrese), des bains publics, des mosquées et des cimetières, qui encore aujourd’hui sont désignés par les noms que les Kurdes leur ont donnés. La seconde partie aborde l’époque contemporaine, notamment sous l’Empire ottoman, en analysant les réorganisations administratives et les transformations territoriales qui ont marqué la région.
L’objectif de cet article rédigé par l’historien Sabahattin Kayhan est de démontrer que le nord de la Syrie, et en particulier des villes comme Raqqa, Alep ou Damas, a été historiquement peuplé et structuré par des communautés kurdes, et que ce lien ancien avec le territoire se retrouve aujourd’hui dans les revendications des Kurdes de Rojava pour la reconnaissance de leurs droits territoriaux. Depuis 2012, les Kurdes de Rojava ont mené un combat déterminant contre des groupes islamistes radicaux et barbares, notamment l’État islamique (Daech), pour défendre leurs villes et villages. Ce combat a impliqué la défense de Raqqa, ancienne capitale du califat de Daech, et d’autres zones stratégiques de l’est et du nord de la Syrie, où les forces kurdes ont organisé des unités civiles et militaires pour protéger la population, rétablir l’ordre et préserver l’administration locale face à la violence et à l’oppression.
Pour mener cette étude, nous nous sommes appuyés sur l’excellent travail de Boris James ainsi que sur des sources primaires ottomanes, afin de croiser les analyses historiques et les documents d’archives. En adoptant une approche chronologique, nous montrerons ainsi la continuité historique de la présence kurde dans cette région, depuis le XIᵉ siècle jusqu’au rôle crucial des Kurdes de Rojava dans la Syrie contemporaine.
Avant tout, il est important de décrire comment un territoire kurde s’est construit à l’époque mamelouke permet de mieux comprendre comment l’identité kurde s’est maintenue au fil du temps. Les déplacements des Kurdes entre les villes urbanisées comme la Syrie et l’Égypte, et leur territoire tribal, ainsi que l’influence des États sur ces territoires, jouent un rôle essentiel dans ce phénomène de “kurdité”.
Ces territoires ont toujours été habités par diverses populations, comme les Kurdes, Arabes, Assyro-Chaldéens, Turcomans, Arméniens, et d’autres. On ne peut pas connaître avec précision leur proportion au Moyen Âge, mais elle était significative, comme le montrent les sources, et cela jusqu’à la fin de l’époque ottomane.
De nombreux Kurdes intègrent alors l’élite politique et militaire Zankide (Imad ad-Din Zengi le fondateur XIIe siècle), devenant des figures importantes dans la lutte contre les Croisés menée par les Atabeks de Mossoul en Syrie. Parmi eux, Shirkuh(Şirkuh), l’un des officiers kurdes les plus puissants, mène le contingent Zankide lors de la conquête de l’Égypte. Son neveu, Saladin, fondera par la suite la dynastie ayyoubide. Vers 1189, au sommet de son pouvoir, Saladin contrôlait un vaste territoire comprenant l’Égypte, le Yémen, la Syrie-Palestine et la Haute Mésopotamie. Lui et ses successeurs ont permis à de nombreux Kurdes de s’intégrer et de progresser dans les villes de Syrie, de Palestine et d’Égypte. Ainsi, même sous la domination mamelouke plus tardive, des Kurdes ont occupé les plus hauts postes religieux, politiques, administratifs et judiciaires. (Boris James, p59)
Il est aussi indéniable que la période Ayyoubide (1171-1258) a constitué le sommet de l’intégration des Kurdes au sein des armées et des grandes villes de Syrie et d’Égypte. Les Kurdes étaient connus auparavant dans ces régions. Mais, les Ayyoubides dans la droite ligne des Zankides ont attiré́ dans leur sillage et coopté de nombreux Kurdes au sein des instances supérieures de l’État sultanien.
Vers 1189, à l’apogée de son règne, Saladin assurait sa domination sur l’Égypte, le Yémen, la Syrie-Palestine et la haute Mésopotamie. Saladin et ses successeurs contribuèrent à l’intégration et à l’ascension de nombreux Kurdes au sein des villes de Syrie Palestine et d’Égypte à tel point que les plus hautes autorités de l’élite religieuse, politique, administrative et judiciaire ont pu être kurdes même à la période mamelouke qui suit.
Des Kurdes dans la ville
Au cours de la période Ayyoubide, les Kurdes furent connus pour leur important rôle d’intermédiaire entre société́ civile et société́ militaire. Ce rôle se perpétue dans les débuts de la période mamelouke et se manifeste par une forte inscription dans les villes de Syrie et d’Égypte et par une présence toujours importante dans les milieux lettrés et notamment la judicature. La présence kurde dans les villes de Syrie et d’Égypte est largement attestée au XIIIe siècle. Nous avons eu l’occasion dans une autre étude de présenter un inventaire non exhaustif des quartiers et lieux des grandes villes du sultanat ayyoubide dans lesquels une présence kurde était signalée. Mosquées portant le nom d’émirs et de chefs de tribus kurdes, cimetières et quartiers kurdes marquaient le territoire de l’empreinte de cette population. (Boris James, p354)
Qu’en est-il de la « vie communautaire kurde » connue sous les ayyoubides ? ‘Izz al- dīn Ibn Şaddād (m. 684/1285) signale l’existence à Alep d’une mosquée al-Zarzārī dont la date de fondation n’est pas indiquée.
On peut penser en toute vraisemblance que cette fondation a eu lieu après l’installation des Ayyoubides au pouvoir dans la région, à l’instar de la madrasa Sab’ al-Maǧānīn de Damas fondée après 630/1232 par Muḥammad Şaraf al-dīn SŞāhrūḫ Ibn… al-Zarzārī.
À Alep, au moins cinq mosquées portant le nom de groupes kurdes connus à la période ayyoubide sont situées à peu près dans le même quartier : les mosquées al-Buḫtī, al-Mihrānī, al-Zarzārī, al-Bašnawiyyīn et une dans le quartier des Kurdes (ḥārat al-Akrād).
Il faut noter à Damas, mis à part l’existence de nombreuses mosquées fondées par des Kurdes, la présence d’un cimetière des Kurdes, signe d’une vie communautaire assez riche. À la fin du règne ayyoubide en Syrie, les Qaymariyya sont les plus éminents représentants du groupe kurde dont le rôle a été largement documenté par Stephen Humphreys et Anne-Marie Eddé. Sans surprise ils prennent une part importante dans les activités d’évergétisme à cette époque avec à leur crédit la fondation de nombreux mārīstān (hôpitaux), hammam et mosquées en Syrie et en Égypte. (Boris, p257)
Le régime mamelouk pâtissait encore de son instabilité en raison des conflits opposant différents partis au pouvoir, tels que les partisans d’al-Muʿizz et les mamelouks Baḥriyya. Ces derniers tentèrent, un temps, de reprendre l’avantage en rejoignant les Ayyoubides de Syrie entre 655/1256-1257 et 660/1261-1262. Baybars, qui était à la tête de ces Baḥriyya, s’allia aux Kurdes Şahrazūriyya, alors que la menace mongole se faisait de plus en plus pressante et qu’elle emporta al-Malik al-Nāṣir Yūsuf (m. 659/1261). Entre-temps, al-Malik al-Muẓaffar Sayf al-Dīn Quṭuz, nouveau sultan et ancien mamelouk d’al-Muʿizz, rappela à ses côtés les Baḥriyya afin de faire face aux Mongols. (Boris James, p343)
Il l’emporta sur ces armées venues d’Orient lors de la bataille de ʿAyn Jālūt en 659/1260. Toutefois, ce fut Rukn al-Dīn Baybars qui tira les principaux bénéfices de cette défense implacable du territoire musulman. La même année, il s’empara du pouvoir pour dix-sept ans sous le titre d’al-Malik al-Ẓāhir. Le sultan réunifia sous sa houlette l’Égypte et la Syrie. Fondant sa légitimité sur la défense et la reconquête du territoire musulman, le sultanat mamelouk se maintint jusqu’au début du XIVᵉ siècle sous la menace permanente des attaques mongoles.
Il convient de signaler aussi la famille des Banū Durbās (Haḏbāniyya des Banū Mārān) qui ont accaparé le poste de grand cadi d’Égypte jusque sous les premiers souverains mamelouks. Ainsi, il ne fait aucun doute que le pouvoir ayyoubide, lui-même d’origine haḏbāniyya, a coopté des personnalités haḏbāniyya et favorisé de la même manière l’arrivée de groupes kurdes en Syrie-Palestine et en Égypte. Le clan Rawādiyya (sous-groupe ou élite des Haḏbāniyya) est également présenté par quelques auteurs comme « le plus noble chez les Kurdes (aşraf al-akrād) et prédominant parmi leurs tribus (muqaddam qabā’ilihim) »
Cela marque la fin de la dynastie ayyoubide en Égypte. En Syrie, cependant, un autre Ayyoubide, al-Nāṣir Yūsuf, prend Damas.
‘Selon Stefan Heidemann, de la période seldjoukide (XIe -XIIe siècle) jusqu’à la toute fin de la période ayyoubide (1258), la route de la soie vers Alep, la Syrie et l’Irak fut activement fréquentée par les marchands grâce à l’établissement de pouvoirs stables. Au niveau du commerce global entre l’Europe (Nord de l’Italie) et l’Orient, Eugen Wirth a montré que la route commerciale allant de la côte nord syrienne vers l’Anatolie orientale, Mossoul, l’Iran, la mer Rouge ou le golfe Persique en passant par Alep était la plus favorable du fait de la configuration géographique. D’ailleurs, pendant toute la période ayyoubide (1200-1258), elle devint la route de prédilection pour les marchands des villes portuaires du nord de l’Italie, favorisant ainsi l’essor économique d’Alep. Cette dynamique du commerce international fut stoppée par l’invasion mongole et par « le déplacement sur une vaste échelle des voies de transport et des courants commerciaux entre l’Europe et l’Asie ». La route d’Alep fut délaissée par les commerçants européens pendant le premier siècle de la domination mamelouke sur la Syrie au profit de la route de la mer Noire passant par Erzorum et Tabrîz. Reuven Amitai-Preiss montre que le commerce et les voyages entre les zones contrôlées par les Mongols et celles contrôlées par les Mamelouks furent très réduits entre 658/1260 et 680/1281. À la période où ces deux États se livraient batailles, les marchands évitèrent de traverser la vallée de l’Euphrate et préférèrent passer par la Cilicie pour se rendre en Europe. Cependant, par la suite toujours selon Amitai-Preiss, il semble que sous le règne de Qalāwūn et grâce à l’impulsion de l’Ilkhan Aḥmad Tegüdar (1282-1284), le commerce transfrontalier mamelouko-ilkhanide reprit de sa vigueur et se normalisa. En outre, même si à l’époque du conflit les marchands ne parvenaient pas en territoire mamelouk et au-delà en Europe depuis l’Iran et l’Asie centrale, ils continuaient à approvisionner les régions de Haute Mésopotamie contrôlées par les Mongols et notamment la très florissante ville de Mossoul ou Irbil. De même qu’en contournant la vallée de l’Euphrate pour atteindre la Cilicie on devait aussi passer par les régions habitées par les Kurdes, de Ġūlmark à Malaṭya.’ (Boris James, p 220)
Nous souhaitons montrer comment un processus de catégorisation des Kurdes s’est développé et transformé au fil du temps, et ainsi mieux comprendre l’utilisation continue du terme « Kurdistan » jusqu’à aujourd’hui. Pour cela, nous nous appuyons uniquement sur les sources des XIIIe et XIVe siècles.
L’espace kurde se caractérise par un relief montagneux qui le distingue géologiquement des régions arabes voisines et structure le mode de vie des populations kurdes. Avant l’arrivée des Mamelouks, cet espace était organisé autour de dynamiques sociales et politiques dominées par les tribus kurdes, dont le rôle fut central dans la formation du territoire. À l’époque mamelouke, ces tribus occupaient différentes régions, entretenaient des relations entre elles et avec les grands États, et connaissaient des transformations marquées par l’apparition et la disparition de certains groupes. Par leurs déplacements entre les villes et les zones périphériques, elles participaient à un ordre politique local spécifique. Le territoire kurde était désigné par des noms issus de traditions géographiques diverses, et la toponymie fut utilisée par les grands États, notamment les Mamelouks, comme un moyen d’affirmer leur influence sur ces régions face à la domination mongole.
Les noms qui évoquent explicitement la présence et la souveraineté kurde, comme Bilād al-Akrād ou Kurdistān, font partie de cette dynamique. Ces « ethnotoponymes » représentent l’aboutissement du processus par lequel l’espace kurde devient un territoire clairement identifié aux Kurdes.
Au XIVe siècle, dans le dīwān al-inšā’ mamelouk, une lettre de recommandation (waṣiyya) adressée au Muqaddam al-Akrād (le chef des Kurdes) invite les tribus kurdes à quitter leurs montagnes escarpées (al-djibāl al-mū‘ira) pour préférer les « refuges sûrs » (aknāf mūṭṭa’a) du Şam (Damas). Cela montre bien à quel point la société urbaine et lettrée de Syrie et d’Égypte ne comprend pas pourquoi les Kurdes choisissent de vivre dans des montagnes si difficiles.
En dehors de cette zone montagneuse principale, l’espace kurde s’étend vers l’ouest et le sud par des steppes et des déserts. Au XIIe siècle, Ibn al-Sam‘ānī décrit les Kurdes comme un peuple vivant principalement dans les montagnes de la région de Ḥulwān, mais aussi dans les steppes du ‘Irāq.
À l’ouest et au sud de Mossoul se trouve la Djéziré (al-Ǧazīra), une vaste région plate située entre le Tigre et l’Euphrate, souvent appelée « l’île » à cause de ces deux fleuves. Cette steppe s’étend au nord-ouest jusqu’à Mardîn et le Ṭūr ‘Abdīn, et au sud-est vers le Şahrazūr et Ḥulwān, suivant le cours des fleuves.
L’espace kurde dans la géographie arabe et persane
Avant de nous intéresser aux désignations qui faisaient explicitement référence à la présence kurde (les « ethno-toponymes » kurdes), il nous semble pertinent de nous arrêter ici sur les catégories territoriales de la géographie arabe médiévale qui divisaient ou englobaient l’espace kurde ; cela de façon générale, sans noter particulièrement ce qui révèle la présence kurde. Notons simplement ici que la plupart des régions habitées par des Kurdes, ou appartenant à ce que nous avons appelé l’espace kurde, étaient situées dans le quatrième et cinquième climat pour la géographie arabe. En revanche, les catégories territoriales, c’est-à-dire les appellations des différentes régions du Dār al-Islām (le domaine musulman), n’étaient pas toutes tirées des toponymies antérieures sassanide et byzantine. De nombreux noms avaient certes persisté, mais, beaucoup avaient été remplacés ou modifiés ; cela en raison de l’établissement d’un nouvel Empire arabo-musulman, puis de l’installation de pouvoirs locaux de natures diverses et, enfin, de la modification et de l’évolution de la composition ethno-démographique de ces régions entre la conquête arabe et la période mamelouke. Parmi ces appellations, rares sont celles qui désignaient des entités politiques. La plupart sont de simples désignations de lieux servant à se repérer ou à administrer, même si la dimension politique est loin d’être absente dans les facteurs qui président à la mise en place d’une telle toponymie. On aurait pu penser que la première manière de signifier l’emprise d’une formation politique sur un territoire fut la matérialisation d’une frontière. Or ce ne fut jamais le cas au Moyen Âge. La frontière politique s’appréhende plus simplement à travers la manière dont on raconte le rapport au territoire des acteurs.
La Djéziré (al-Ǧazīra)
Comme son nom l’indique en arabe, la Djéziré est une étendue steppique délimitée par des cours d’eau dont les principaux sont le Tigre et l’Euphrate. Elle couvre l’aire située entre Mossoul et Raqqa et comprend toute la région de la Mésopotamie du nord (Āmid Mayyāfāriqīn, Ḥarrān). Au Moyen Âge, tribus kurdes et arabes y nomadisaient. De même, certaines dynasties kurdes de l’intermède iranien y ont exercé leur pouvoir. Il est difficile de savoir à quelle période ce terme est apparu. L’historiographie arabe considère qu’avant la conquête musulmane, on désignait cette région par le nom de Gazīrat Aṯūr et qu’elle fut conquise par le général arabe ‘Ayāḍ b. Ġanam. Même s’il ne faut pas les confondre, la tentation est grande de rapprocher le nom de la région de celui de la ville de Ǧazīrat ibn ‘Umar. La seconde est incluse dans la région de la Djéziré et fut « créée », semble-t-il, au moment de la conquête sous le règne de ‘Umar, le second calife, non loin de la bourgade de Bāzābdā. La ville-citadelle est entourée par les eaux du Tigre. Ce qui explique aussi son nom. Mais, il ne serait pas étonnant que le nom ait été attribué par métonymie à la région tout entière. C’est pourquoi les confusions sont assez fréquentes. Le nom de la ville de Djazīrat ibn ‘Umar semble antérieur dans l’historiographie arabe à celui de la région. Ainsi, ‘Izz al-dīn Ibn Şaddād (XIIIe siècle) s’étonne de la présence de l’expression Ǧazīrat al Akrād (La Djazīra des Kurdes) dans l’ouvrage d’Ibn Wāḍiḥ al-Ya‘qūbī, Kitāb al-Buldān, écrit bien des années auparavant (fin du IXe siècle), et suppose finalement qu’il doit s’agir de la ville qu’il nomme alors Djazīrat Banī ‘Umar et non de la région. Il pense aussi que le nom de cette dernière (DJazīra) avait été remplacé par l’expression de Diyār Rabī‘a.’ (Boris James, p 140)
On l’aura compris, les lieux de la kurdité (Kurde) sont essentiellement situés dans la région intermédiaire entre le plateau iranien et Djéziré syrienne. Cependant lorsqu’ils évoquent les Kurdes et qu’ils présentent une topographie proprement kurde, les auteurs ne se limitent pas à cet espace. Il peut y avoir des lieux kurdes ailleurs. Évidemment, les périodes Zankide et Ayyoubide ont vu l’implantation de nombreux Kurdes dans les villes de Syrie et d’Égypte parfois sur la base d’une logique communautaire forte. C’est donc sans surprise que la toponymie de ces villes fut marquée par cette présence avec l’établissement de quartiers et de cimetières kurdes, ainsi que de mosquées et autres lieux portant le nom de telle ou telle tribu. On connaît aussi le fameux Krak des chevaliers dont le nom en arabe (Ḥiṣn al-Akrād /citadelle des Kurdes) rappelle l’emploi par les Mirdasides d’Alep de mercenaires kurdes afin de sécuriser les routes de l’ouest syrien au XIe siècle.
Cependant au-delà de la teneur anecdotique et temporaire de ce fait, il semble que des communautés kurdes plutôt homogènes se soient implantées de manière durable dans les campagnes de cette partie du Moyen-Orient. En ce qui concerne le XIIIe siècle, l’offensive mongole et le développement de la ‘Adawiyya en tant que confrérie kurde à cette époque a eu des conséquences sur le peuplement kurde dans la région et sur sa toponymie. Le fondateur de la confrérie, Şayḫ ‘Adī (m. 555/1157), avant de se réfugier dans les montagnes du Hakkāriyya et de rallier à sa cause de nombreux Kurdes, était originaire de Syrie de l’ouest. Alors que la confrérie prenait de l’importance et s’ancrait dans l’arrière-pays de Mossoul, les descendants de Şayḫ ‘Adī maintenaient leurs liens avec la Syrie. À tel point que lorsqu’il dut fuir la région du Hakkāriyya l’un des petits enfants de Şayḫ ‘Adī, un certain Zayn al-dīn se rendit à Bayt Fār et s’y installa en tant que Muqṭa‘. C’est à cet endroit que son pouvoir prospéra au début du XIVe siècle grâce aux appuis dont il bénéficiait de la part des nombreux Kurdes de la région et de certains mamelouks de haut rang. Dans son dictionnaire biographique, Tārīḫ Irbil, Ibn al-Mustawfī signale que « le grand Şayḫ ‘Adī [le grand-père de Zayn al-dīn] est né dans le Bilād al-Şām dans une région appelée Şūf al-Akrād [le Chouf des Kurdes] dans un village appelé Bayt Fār ». Le Chouf qui se trouve dans le Liban actuel est plutôt connu pour son peuplement druze et chrétien. Il est intéressant de constater que le changement de la donne politique et l’afflux de réfugiés dans cette région a pu provoquer une modification sporadique et temporaire (?) de la toponymie. Le parallèle avec les Arméniens et assez probant encore une fois. Comme pour la petite Arménie, la constitution d’un lieu d’autorité kurde dans une région fort éloignée des lieux de résidence primitifs des Kurdes a provoqué la création d’un toponyme (Şūf al-Akrād) rendant compte d’une nouvelle implantation de population kurde, mais surtout d’une autorité politique en devenir. Des populations diverses étaient disséminées un peu partout dans la Syrie médiévale, mais c’est bien le lien entre les Kurdes et la ‘Adawiyya, et par conséquent avec son influence politique, qui fait de la région de Bayt Fār un lieu de kurdité. Tout comme le transfert des familles princières de l’Arménie orientale vers la Cilicie au XIe siècle eut pour conséquence la constitution d’un territoire proprement arménien, au-delà de ce qu’a pu être le peuplement arménien de la région et des zones orientales.
On n’a peu de documentation au Moyen Âge sur le peuplement kurde de l’Ouest syrien. Cependant, les historiens ottomanistes, notamment Stefan Winter, ont montré que de nombreuses tribus y résidaient encore entre le XVIe et le XIXe siècle, que ce soit dans le Liban actuel ou dans le nord-ouest de la Syrie où l’on trouve par exemple le toponyme Kurd Dağ/Gabal al-Akrād (la montagne des Kurdes)
Toutefois, outre les occurrences suscitées en arménien et en vieux français, de nombreux indices laissent penser que l’emploi du mot « Kurdistān » était en vigueur en Iran et donc dans l’espace kurde, un ou deux siècles avant sa première mention écrite. Ainsi, Marco Polo et ses informateurs n’ont certainement pas lu le terme. Mais, ils l’ont probablement entendu. Tout d’abord, Ḥamdullah Qazvīnī, signale le fait que la province portant ce nom fut créée sous l’égide du sultan seldjoukide Sanjar, au milieu du XIIe siècle. Ce qui suggère que le terme était en circulation au moins à partir de cette époque. Il existe dans les sources persanes un autre « ethnotoponyme » kurde : Vilāyat-i Akrād (le gouvernorat des Kurdes). ‘Alā’ al-dīn ‘Aṭā Malik Gūvaynī (1226-1283), qui fut non seulement écrivain persan, mais aussi un homme politique influent de l’Iran du milieu du XIIIe siècle, évoque la Vilāyat-i Akrād au sujet des provisions des troupes de Hülegü lors de sa campagne militaire en direction de la Syrie. L’auteur signale que celles-ci devaient être acheminées sur un territoire s’étendant de « l’Arménie à Yazd et de la Vilāyat-i Akrād au Gurǧān ». Il faut donc comprendre que cette zone de la vilāyat-i Akrād se trouvait au sud de l’Arménie et dans l’Iran de l’Ouest. Mais, jusqu’où s’étendait-elle ? La question reste ouverte. La personnalité de l’auteur qui fut lui-même gouverneur du ‘Irāq-i ‘Arab et du Ḫūzistān, et l’usage du terme vilāyat suggère ici que l’expression revêtait une réalité administrative, au moins du point de vue du prélèvement et du calcul de l’impôt. Il est donc difficile de traduire l’expression par « Pays des Kurdes » (land of the Kurds), comme le fait J. A. Boyle, tant l’expression renvoie à une spécificité administrative. Préférons-lui en conséquence l’expression « province des Kurdes ».
La première, « Arḍ al-Akrād », signale une zone géographique située au nord de « la Terre du Ḥidjāz » et des « deux ‘Irāq », à l’ouest de l’Azerbaïdjan, dans la carte du monde que Maḥmūd al-Kaşġarī (m. 1077) joint à son ouvrage sur la langue turque au XIe siècle. La seconde expression, « Bilād al-Akrād », apparaît dans une carte du Gibāl constituée par le géographe andalous, al-Idrīsī, auteur du Kitāb Ruǧār (Livre de Roger / Nuzhat al-muštāq fī iḫtirāq al-āfāq), au milieu du XIIe siècle, à la cour du roi de Sicile. Deux cartes de cette série, montrent le Bilad al-Akrād soit au sud-ouest du Gibāl, dans la région du Şahrazūr, de Kirmānşāh (Qirmīsīn) et de Ḥulwān soit au nord-ouest entre Şahrazūr et Suhraward266. Ainsi, dans le premier cas, le Bilād al-Akrād semble correspondre plus ou moins au Kurdistān administratif iranien de Sanjar, même s’il est inclus dans une grande région du Gibāl. Alors que, dans le second cas, le Bilād al-Akrād est orienté vers le nord et correspond à la région des « pâturages des Kurdes (maṣā’if al-Akrād wamašāti’uhum) » aussi mentionnée dans les cartes du Gibāl d’Ibn Ḥawqal et dans des cartes d’al-Idrīsī de la même série. ( Boris James, p163)
On constate donc une certaine souplesse de la désignation qui ne correspond pas forcément à la province créée par Sanjar, tout en restant situé à l’est de la zone du Zūzān. Néanmoins, il est probable que la constitution de la province ait contribué à populariser l’appellation dans la géographie arabe.
Ensuite, le toponyme de Bilād al-Akrād apparaît dans des textes de chroniqueurs et de géographes, essentiellement au XIIIe siècle. La première occurrence ne correspond pas tout à fait à cette expression, mais est liée. Il s’agit de l’évocation par Abū Şamāh (m. 665/1268) du lieu d’exercice de sa fonction par le cadi, Kamāl al-dīn ‘Umar b. Bandār alTiflīsī qui fut juge « dans les villes du Şām, de Mossoul, Mārdin, Mayyāfāriqīn et al Akrād ». al-Akrād (les Kurdes) est un toponyme et semble correspondre à l’expression de Bilād al-Akrād. Ce terme n’est pas sans rappeler le toponyme iranien, Arman, évoqué par Ḥamdullah Qazvīnī dans la Nuzha, environ un siècle plus tard. L’usage d’un ethnonyme simple comme toponyme ne laisse que peu de doute quant au lien qui pouvait être établi par les locuteurs entre le territoire et les groupes ou individus censés l’habiter. Notons que la région désignée exclut Mossoul, Mārdīn, Mayyāfāriqīn qui connaissaient à l’époque un important peuplement kurde. Cependant, al-Akrād semble ici se trouver à l’ouest et au nord de l’espace iranien peut-être dans l’ancien Zūzān.
Une autre occurrence apparaît sous la plume de l’auteur ayyoubide, al-Makīn Ibn al- ‘Amīd (m. 672/1273). Le chroniqueur décrit la conquête brutale du « Pays des Kurdes » (Bilād al-Akrād) par l’envoyé de Hülegü, Kitbuġā en 1256, comme une opération permettant de débarrasser le pays « des Turcomans, des Şahrazūriyya et des Kurdes » réfugiés dans les montagnes et les grottes. Son récit suit l’avancée des troupes mongoles entre l’Iran et la Syrie ponctuée de l’envoi de plusieurs corps expéditionnaires dans les différentes régions. ( Boris James, p163)
Ces mentions médiévales du Bilād al-Akrād témoignent d’une perception du territoire kurde comme espace distinct dès le XIIIᵉ siècle, principalement à travers le prisme des campagnes militaires et des rapports de domination. Après cette phase marquée par les conquêtes mongoles et l’intégration progressive de la région dans les équilibres politiques du Proche-Orient, le territoire kurde connaît une nouvelle reconfiguration à l’époque moderne. Celle-ci s’opère dans le contexte de l’expansion ottomane, qui modifie durablement les rapports de pouvoir et les frontières régionales, notamment à la suite de la conquête de la Syrie au début du XVIᵉ siècle.
A l’époque de l’Empire ottoman : la ville kurde de Raqqa
La bataille de Marj Dabiq (Mercidabık), opposant l’Empire ottoman à l’État mamelouk, eut lieu au nord d’Alep et s’acheva le 24 août 1516 par la victoire du sultan Selim Ier (Yavuz Sultan Selim). À la suite de cette victoire, la Syrie, le Liban et la Palestine furent intégrés aux territoires de l’Empire ottoman. Cette conquête eut pour conséquence de placer la frontière sud-occidentale du Kurdistan au contact direct de l’État ottoman, alors que, déjà auparavant, les guerres irano-ottomanes avaient permis à l’armée ottomane d’atteindre les confins du Kurdistan du Nord-Est, amorçant un processus d’encerclement progressif du Kurdistan.
Dans le cadre de la réorganisation administrative mise en place après la conquête de la Syrie, les régions septentrionales syriennes furent d’abord rattachées à la province d’Alep. Ce n’est qu’en 1594 que la province (eyalet) de Raqqa, également appelée beylerbeylik de Raqqa, fut constituée en tant qu’entité administrative distincte, après sa séparation de la province d’Alep, avec Urfa comme centre administratif. Cette province fut également désignée sous les noms d’Urfa, de Ruha ou d’al-Jazira.
Le territoire de la province de Raqqa englobait les régions d’Urfa (actuelle Turquie), de Raqqa et de Hassaké (actuelle Syrie), ainsi que la région de Ramadi en Irak, et était organisée en neuf sandjaks. Cette entité administrative fut supprimée lors de la réforme provinciale de 1864 (Teşkil-i Vilayet Nizamnamesi), qui instaura le système des vilayets : la province de Raqqa fut alors transformée, sur la base de territoires similaires, en vilayet d’Alep.
L’occupation du Kurdistan
Cherchant à consolider son autorité, l’Empire ottoman comprit qu’il ne pourrait établir sa domination sur le Kurdistan par la seule force militaire et tenta, par conséquent, de soumettre ces territoires par la voie de l’accord et de la négociation. À la suite de la guerre irano-ottomane de 1514, sous la conduite d’Idrîs-i Bitlisî, la quasi-totalité des émirs kurdes reconnurent la puissance ottomane dans un cadre défini par certaines conditions.
Ainsi, à l’aube du XVIᵉ siècle, les Ottomans franchissaient la première étape de la colonisation du Kurdistan. Conformément aux accords conclus avec l’Empire ottoman, le Kurdistan, doté d’un statut d’autonomie, fut administré jusqu’en 1847 par les émirs et beys kurdes. Comme l’ont souligné de nombreux hommes d’État ottomans — et en particulier Cevdet Paşa — « l’État ne parvint jamais à établir un contrôle total sur le Kurdistan » (S. Kayhan, Archives de Cevdet Paşa).
En 1700, les descendants du clan Zorganh, venus s’installer dans vingt-six villages relevant des kazas de Gerger et de Kahta, rattachés au sandjak de Malatya, exercèrent des pressions sur les villages environnants. À la suite de ces agissements, un ordre fut adressé au gouverneur de Raqqa afin que ces groupes soient transférés vers sa province. Toutefois, après que les descendants des Zorganh eurent garanti le paiement de leurs impôts et assuré qu’ils renonceraient à toute forme d’oppression, ils furent autorisés à demeurer sur place (Yusuf Halaçoğlu, p. 45).
La tribu Cihanbeyli, également connue au Kurdistan comme une entité portant un nom « national », est décrite par Carsten Niebuhr, qui parcourut l’Anatolie en 1776, comme comprenant environ dix mille tentes. En raison des Des tribus telles que les Milli et les Şıkaki menaient également des raids dans des régions comme Pülümür (Kızılcan), Kiğı et Tercan. L’État exigea leur retour dans leurs territoires d’origine (Y. Halaçoğlu, p. 46). Ces incursions doivent toutefois être interprétées comme des tentatives visant à préserver leur domination locale et à reconstituer leurs forces.
Dans les édits promulgués notamment en 1701, l’État chercha à installer dans la province de Raqqa les tribus Tapovalı, Yarçekanlu, Mürdlü et Direjanlı. Il apparaît que cette politique visait, d’une part, à mettre ces tribus en confrontation avec les tribus arabes et, d’autre part, à les éloigner de leurs régions d’origine en les implantant dans des zones désertiques et peu peuplées afin d’en assurer le contrôle. Parmi les groupes dont la déportation vers Raqqa fut envisagée figuraient également les tribus Musacalu et Beydili, rattachées au Yeni-il.
En 1704, des groupes tels que les Cihanbeyli, les Şeyh Hasanlı et les Dede Sülü quittèrent le kaza de Gerger (actuelle province d’Adıyaman) et s’installèrent dans certains villages de Çemişgezek, Pertek et Sağman, dans la région de Dersim, après en avoir expulsé les habitants locaux. Cette situation fut portée à la connaissance du sultan par le cadi de Çemişgezek. Par un firman envoyé en 1705, le sultan ordonna l’installation de la tribu Cihanbeyli à Raqqa, tandis que les tribus Dede Sülü et Şeyh Hasanlı devaient être réinstallées dans leurs territoires d’origine (classification Cevdet, cité par Y. Halaçoğlu, p. 50).
Il n’est pas établi si les tribus susmentionnées furent effectivement installées à Raqqa ou si elles retournèrent dans leurs régions d’origine. Il est toutefois indiqué que, plusieurs décennies plus tard, en 1782, ces mêmes groupes se dirigèrent à nouveau vers le Dersim et qu’un nouveau firman fut alors émis afin d’ordonner leur retour dans leurs territoires initiaux.
L’Exactions attribuées à cette tribu dans des régions telles que Harput, Diyarbakır et Kahta, il fut ordonné qu’elle soit installée à Raqqa ; cependant, cet ordre ne put être pleinement appliqué. Par ailleurs, les tribus Keli, Coriyu et Şamaklu menaient également des raids et exerçaient des pressions similaires.
Parmi les tribus nomades et semi-nomades, la tribu Milli, installée dans la région de Viranşehir, fut déportée à Raqqa en 1711. Par la suite, grâce à des interventions, elle put retourner dans ses régions d’origine ; toutefois, en 1713, elle fut de nouveau envoyée à Raqqa. En 1724, une partie de ses membres s’enfuit et regagna ses terres natales, mais des firmans furent à nouveau promulgués afin d’ordonner leur déportation vers Raqqa (Y. Halaçoğlu, p. 53). Par la suite, certains membres de cette tribu Milli exercèrent également des fonctions d’İskân Başı au sein de l’administration de l’Empire ottoman.
L’une des raisons de la déportation d’une partie des tribus vers Raqqa était de les opposer aux tribus arabes. Les conditions défavorables de la région de Raqqa incitaient fréquemment les tribus déportées depuis l’Anatolie, le Kurdistan et l’Arménie à s’enfuir et à retourner dans leurs régions d’origine. De nombreuses tribus, comprenant qu’elles allaient être exilées à Raqqa, déclaraient le plus souvent qu’elles s’étaient amendées, demandaient leur grâce et exprimaient leur refus de se rendre à Raqqa.
Une partie des oymak assumait également les besoins militaires de l’époque. Au lieu de s’acquitter de l’impôt et des taxes (vergi ve rüsûm), ces groupes remplissaient leurs obligations en livrant au dépôt militaire les armes qu’ils fabriquaient eux-mêmes, telles que des arcs et des flèches (C. Orhunlu, pp. 22-23).
La centralisation dans l’Empire ottoman et la réorganisation du Kurdistan
Le Tanzimat peut être résumé comme un effort global de l’Empire ottoman visant, d’une part, à accorder des droits aux non-musulmans et, d’autre part, à supprimer les structures autonomes des provinces semi-indépendantes, telles que le Kurdistan, à appliquer pleinement le système fiscal, à organiser le service militaire et la sécurité, bref, à gouverner le pays depuis le centre. Il convient toutefois de souligner que la mise sous contrôle total du Kurdistan par l’État ne put être réalisée qu’au XXᵉ siècle. Avec le Tanzimat, les politiques d’installation (iskân) furent également menées de manière plus systématique. Les gouverneurs provinciaux remettaient un sceau aux chefs de tribu afin d’empêcher les membres des tribus de se déplacer vers d’autres régions sans autorisation.
Par ailleurs, sous le contrôle des maréchaux provinciaux (müşir), les tribus furent transformées en unités fiscales autonomes (muhassılık). En outre, une loi promulguée en 1842 tenta de réglementer la question des pâturages d’été et d’hiver (yaylak-kışlak). De cette manière, il fut cherché à empêcher les tribus de quitter les territoires des kaza et des sandjaks auxquels elles étaient rattachées pour se rendre vers des pâturages saisonniers situés hors de ces limites. Ces mesures prises par l’État contribuèrent également à l’intégration de nouvelles forces dans l’armée. Les groupes qui se rebellèrent contre l’État furent non seulement soumis à la violence, mais aussi à des politiques d’installation forcée et à des déportations vers des régions éloignées. Cette question des pâturages d’été et d’hiver concernait tout particulièrement les Kurdes d’Anatolie centrale.
Durant la période du Tanzimat, « une pratique fut instaurée consistant à remettre un sceau aux chefs de tribu par le gouverneur de la province dans laquelle ils se trouvaient, et à délivrer un laissez-passer scellé (mühür tezkiresi) aux membres de la tribu souhaitant se rendre ailleurs, à condition qu’ils présentent une caution » (Classification des Hatt-ı Hümâyun, no 22243, année 1828, cité par C. Orhonlu, op. cit., p. 113).
Comme le rapporte Celile Celil, Becer écrit, lors de son voyage au Kurdistan, que les habitants du village de Haniki Cori, situé aux environs de Diyarbakır, avaient abandonné leurs lieux d’habitation pour retourner à un mode de vie nomade. Lorsqu’il demanda aux villageois la raison de cette décision, ceux-ci répondirent :
« Que pouvions-nous faire ? Si nous restions dans la plaine, si nous fondions des villages, plantions des vignes, cultivions des céréales, faisions paître nos troupeaux sur les terres sans autorisation et payions de lourds impôts, nous ne tirerions aucun bénéfice de notre travail. Nous nous sommes appauvris et avons subi une oppression sans précédent. Ceux qui nous opprimaient, dérangés par nos plaintes, nous déclaraient coupables. Ils détruisaient nos villages, confisquaient nos outils agricoles et nous tuaient ou nous réduisaient en esclavage. Que pouvions-nous faire ? Nous avons abandonné nos maisons et cherché refuge auprès de nos frères dans les montagnes, là où nous n’étions soumis à aucune oppression. Tel était notre destin » (Celile Celil, p. 155).
Les chefs des tribus semi-sédentaires ou sédentaires, loyaux à l’État, furent également chargés de convaincre ceux qui s’opposaient à la politique d’installation (iskân). À titre d’exemple, des violences furent exercées contre la tribu Kara Fakılı, qui refusait l’installation. Cette situation influença les autres tribus, et nombre d’entre elles acceptèrent alors l’iskân. C’est ainsi que de nombreux nouveaux villages et bourgs commencèrent à émerger.
Par exemple, les nahiyes de Kerkütlü, Hanağzı, Çerçili, Kurdbahçesi, Eğintili et Keferdiz, situées autour de la forteresse de Niğoli entre Antep et Adana, furent regroupées et reçurent le nom d’İslahiye. Le kaza actuel d’İslahiye fut ainsi constitué.
Les tribus Delikanlı, rattachées à Alep, et Çelikanlı, rattachées à Maraş, furent transférées à İslahiye et y furent installées. Les tribus Yusuf Hacılı, Çakallı et Nadırlı du sandjak de Maraş furent entièrement soumises à l’installation forcée en 1866 (Celile Celil, p. 61).
Dans la logique de la politique d’expansion de l’Empire ottoman, les terres conquises par la guerre étaient peuplées de Turcs nomades afin, d’une part, de préparer la région à l’aménagement et à la production, et, d’autre part, de créer des lieux destinés à fournir aux soldats vivres et soutien logistique. Par ailleurs, l’un des objectifs de l’État était de protéger les frontières d’un territoire en expansion et, en développant les activités agricoles, de prélever impôts et soldats sur les populations installées.
Un autre objectif de la politique d’iskân était de placer les Kurdes insurgés dans des régions très éloignées du Kurdistan, afin de donner une leçon à la fois à leurs familles et à la population kurde. Cette politique visait également à étendre le contrôle ottoman sur le Kurdistan.
À la fin du XIXᵉ siècle, l’augmentation des guerres et de la demande en soldats, ainsi que la hausse des impôts, provoquèrent des révoltes tant au Kurdistan que dans d’autres provinces. Cette période marque un processus durant lequel l’Empire ottoman devint encore plus sévère.
Les guerres menées pour briser le pouvoir des émirs kurdes qui refusaient de s’acquitter des impôts, de fournir des soldats ou qui cherchaient à établir leur propre structure politico-administrative, et pour les rattacher à l’administration centrale, entraînèrent le déplacement forcé de nombreux chefs kurdes vers des provinces situées à l’ouest de l’Empire ottoman. Parmi les destinations figuraient Vidin (aujourd’hui à la frontière de la Bulgarie), l’île de Crète (Grèce), le Liban, la Libye et la ville de Raqqa en Syrie.
L’État considérait que plus les leaders kurdes étaient envoyés loin de leurs zones d’influence dans le Kurdistan, plus leur pouvoir pouvait être neutralisé. La déportation et l’iskân forcés étaient également appliqués comme mesure préventive et moyen de pression sur les proches des déportés. Ainsi, les proches des beys et aghas de Dersim, tels que Gülabi et Timur Ağa, envoyés de Dersim à Vidin, hésitaient à entreprendre de nouvelles révoltes.
Un autre exemple concerne les lettres adressées au sultan par les proches des beys et les notables de la population envoyés de nouveau de la province d’Erzurum à Vidin. Le fait que les Kurdes d’Erzurum aient fait preuve d’un grand succès dans la guerre contre les Ottomans et les Russes signifiait, du point de vue des Kurdes, que leurs beys exilés pourraient être graciés et renvoyés dans leurs foyers (C.P. Archives – S. Kayhan).
La politique d’installation des Kurdes : vers la ville de Raqqa
La ville de Raqqa fut l’une des principales cibles de la politique d’iskân des Kurdes. Cela s’explique non seulement par l’effort de restructuration de Raqqa en tant que nouvelle zone de peuplement, mais aussi par la volonté de déporter les notables kurdes loin du Kurdistan. Le fait de retirer les Kurdes « rebelles » et ceux qui refusaient de se soumettre des montagnes difficiles du Kurdistan pour les installer dans une plaine plus facile à contrôler, irriguée par l’Euphrate, n’était pas fortuit.
La déportation des Kurdes qui commençaient à se renforcer et cherchaient à établir ou maintenir leur autonomie avait deux objectifs principaux : premièrement, les soumettre loin de leurs propres forces ; deuxièmement, participer au projet de mise en valeur et d’aménagement de Raqqa. Un document résume la situation ainsi :
« En raison des révoltes antérieures, certains membres des Koyunoğulları, qui avaient été transférés et installés à Raqqa et à qui il avait été interdit de se rendre ailleurs, auraient obtenu par ruse et manœuvres une autorisation du beylerbeyi de Raqqa, Süleyman Pacha, pour se rendre vers Diyarbakir et Arabgir. Il a donc été ordonné au mutasellim de Raqqa de ne pas tolérer de tels comportements. »
Autrement dit, les Kurdes installés ne pouvaient en aucun cas retourner dans leurs terres, c’est-à-dire le Kurdistan. Ceux qui tentaient de le faire devaient être capturés et ramenés.
Il convient de souligner que l’Empire ottoman ne se contentait pas d’installer les Kurdes rebelles dans ces régions : les Kurdes koçer (nomades) étaient également déplacés de force en dehors du Kurdistan, où ils étaient soumis à la taxe individuelle (cizye) et à l’impôt sur le bétail, apportant ainsi de nouvelles recettes à l’État tout en consolidant son contrôle et sa sécurité.
En effet, certaines tribus koçer, telles que Pehlivanlı, Şeyh Bızıniler, Rışvan et Jirki, avaient des conflits avec d’autres groupes turcs, sédentaires ou nomades, en raison des pâturages et des terrains de montagne, parfois jusqu’au meurtre. L’État déplaça donc ces tribus vers d’autres régions par déportation forcée. Après Raqqa, les zones d’installation comprenaient notamment Mossoul, Candie (Crète, Grèce), Izmit et Kozan (S. Kayhan – Documents des Archives ottomanes de premier Ministre).
Raqqa, située sur les rives de l’Euphrate, était une région propice à l’agriculture. Cependant, les températures y étaient difficiles à supporter pour les Kurdes venus des montagnes du Kurdistan, si bien que certains beys et aghas demandaient à l’État d’obtenir leur grâce afin de pouvoir retourner dans le Kurdistan. Il est évident que ces requêtes étaient systématiquement rejetées par l’État. D’autre part, les Kurdes qui fuyaient Raqqa par leurs propres moyens, sans se soumettre aux autorités ottomanes, faisaient immédiatement l’objet d’un ordre de capture et étaient ramenés et réinstallés à Raqqa. Comme l’indique un document fiscal :
« Parmi la communauté orientale (Şarklı cemaat – Kurdes) qui avait été installée de force à Raqqa, certains individus ayant fui vers divers endroits, en réponse à l’ordre leur ordonnant de retourner dans leurs anciens lieux, il a été déclaré dans le tahrir signé par le gouverneur de la province de Konya, İbrahim Pacha, qu’aucun d’entre eux n’avait été retrouvé à Konya » (Archives de Cevdet Pacha – S. Kayhan).
En résumé, l’État cherchait à poursuivre sa politique d’iskân coûte que coûte. En réalité, cette politique reflétait l’effort de l’État pour intégrer et, dans une certaine mesure, assimiler les Kurdes dans son système.
Vers le milieu du XIXᵉ siècle, des commissions d’installation, auxquelles Cevdet Pacha participa activement, furent établies, et la politique d’iskân des Kurdes se poursuivit dans des lieux éloignés tels que Raqqa, Rhodes, Vidin, Candie, Mossoul, Bursa et Izmit.
Même si, aujourd’hui, la ville de Raqqa fait l’objet de tentatives de nettoyage ethnique vis-à-vis des Kurdes dans le contexte de la guerre en Syrie, cette ville avait déjà été, des siècles auparavant, un lieu de peuplement kurde, même si celui-ci n’était pas volontaire. Les documents officiels de la politique d’iskân démontrent que les Kurdes ont joué un rôle majeur dans la construction et le développement de Raqqa. Bien entendu, il serait incorrect d’ignorer la présence d’autres groupes ethniques dans la région.
En conclusion, on peut affirmer que la fondation et le développement de Raqqa ont été accélérés par l’installation des Kurdes, c’est-à-dire leur déportation et leur réinstallation forcée. Avec le temps, Raqqa devint une ville kurde, jusqu’à ce que, sous le contrôle arabe et la formation de l’État syrien, son influence kurde diminue et que la ville perde progressivement son identité kurde à cause des politiques d’arabisation. Quant à la situation démographique actuelle, il est difficile d’émettre des prévisions objectives, mais il est à noter que les Kurdes luttent aujourd’hui pour la prise de contrôle de Raqqa dans le cadre du conflit syrien.
Source primaire dans l’archive ottoman de la Turquie
Tarih :29/Z /1255 (Hicrî) Dosya No :345 Gömlek No :17225 Fon Kodu :C..DH..
Tarih :29/Z /1255 (Hicrî) Dosya No :9 Gömlek No :434 Fon Kodu :C..ZB..
Tarih :13/Za/1255 (Hicrî) Dosya No :947 Gömlek No :41125 Fon Kodu :C..AS..
Tarih :29/Z /1255 (Hicrî) Dosya No :149 Gömlek No :7449 Fon Kodu :C..DH..
Tarih :29/Z /1255 (Hicrî) Dosya No :20 Gömlek No :984 Fon Kodu :C..DH..
Source secondaire :
Boris JAMES, thèse de doctorat, Université Paris-Ouest Nanterre La Défense, Les Kurdes Dans L’orient Mamelouk Et Mongol De 1250 A 1340 : Entre Marginalisation Et Autonomie, Le 15 mars 2014, Paris
Turkish Studies – International Periodical For The Languages, Literature And History Of Turkish Or Turkic Volume 7/3, Summer 2012, P. 887-914, Ankara-Turkey, Osmanli Türkiye’sinde Bazi Aşiret, Cemaat Ve Taifelerin Eşkiyalik Faaliyetleri Ve Bunlarin Merkez-Taşra Yazişmalarindaki Yansimalari: Maraş Eyaleti Örneği (1590-1750) Süleyman Demirci -Hasan Arslan
Celile Celil, XIX. Yüzyıl Osmanlı imparatorluğu’nda Kürtler,Özge Yayınları, Ankara,,1992
Cengiz Orhonlu, Osmanlı Imparatorluğu’nda Aşiretleri Iskan Teşebbüsü (1691-1696), İstanbul, 1963; Osmanlı Imparatorluğunda Aşiretleri Iskanı, İstanbul, 1987
Yusuf Halaçoğlu, XVIII. Yüzyılda Osmanlı Imparatorluğu’nun Iskan Siyaseti Ve Aşiretlerin Yerleştirilmesi, Ankara, 1991.
Yusuf Halaçoğlu, XVIII. Yüzyılda Osmanlı İmparatorluğu’nun İskan Siyaseti Ve Aşiretlerin Yerleştirilmesi, Türk Tarih Kurumu, Ankara, 2014